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Dans un miroir

5 Feb 2017

   

 

    Je me suis posé une question récemment. Par récemment je veux dire il y a sans doute plus de quinze ans. Elle me hante encore. Elle m’a toujours hanté. Elle revient souvent devant moi, comme un voile lourd qui me soustrait à tout ce qui se trouve alentours. Quand elle apparaît elle me parle et se rit de moi qui l’écoute et qui ne peux rien faire pour la faire taire. C’est comme un immense vrombissement qui vient corroder toute tentative de réflexion. C’est comme ça qu’elle m’apparaît. C’est comme ça que je la caractérise, comme un énorme manque de réflexion. C’est ce qu’elle implique, c’est ce qu’elle génère.
      Cette question est: pourquoi avoir fait cela? Pourquoi avoir choisi de prendre les armes ou d’avoir endossé le costume des mots pour projeter l’autre dans un gouffre qui le consume? Ça ressemble à un mauvais jeu, une histoire honteuse, un film façonné autour d’une idée qui n’a pas même reçu le temps de recevoir une forme. La logique est absente, le développement est impossible. Il n’y a que des images, des images mal faites, cabossées, tournées à la va-vite par un oeil qui s’imagine détenir là la beauté sans équivoque parce que cela provient de lui.

      Ça ressemble à une histoire depuis longtemps perdue. Une porte était fermée et dans la salle où se déroulait l’histoire un mécanisme d’une lenteur de cauchemar créait un gouffre qui partait du centre et qui dévorait lentement chaque centimètre de la pièce. La personne en elle, incapable de sortir, incapable de se soustraire à ce destin, observait sa mort s’approcher au son des crans qui actionnaient l’iris sans rien dire, car elle savait que personne ne l’écoutait et ne l’écouterait plus. Pourquoi parlait, se disait-elle, si les mots ne sont condamnés qu’à revenir intouchés à leur origine? Mais elle se parlait à elle-même. Elle tentait de savoir pourquoi elle était là, pourquoi elle se trouvait dans cette salle étrange, sans message ni raison avec en son fond un lourd foyer qui attendait, la gueule aussi béante que la mine dans laquelle Étienne Lantier descendait chaque matin. Elle repassait sa vie comme la coutume veut que les morts le fassent lorsqu’ils naissent et rien, pas une preuve, pas une marque, pas une raison ne parvenait à se frayer un chemin jusqu’à sa conscience qui lui permettrait de comprendre pourquoi elle se trouvait là. Il n’y avait, se disait-elle, aucune raison valable. Il n’y avait, selon elle, rien d’autre que la vastitude des hasards comme responsable. Elle sentait ses pieds glisser sur le sol et la chaleur des braises affamées en dessous monter jusqu’à elle et elle ne pouvait qu’accepter cette situation, le regard froid et la peau moite. Elle attendait la mort. Elle ne pouvait rien faire d’autre.
      Lors des derniers instants, lorsque la trappe avait presque déplié toutes ses ressources et que le rebord allait lui-même s’effacer face au piège, la personne prisonnière posait ses yeux sur la porte demeurée scellée et silencieuse et se demandait où se trouvait cette pièce où elle se trouvait: était-ce dans un lieu reculé de tout, une zone franche de toute vie que sa vie allait mimer lorsqu’elle tomberait dans le feu, ou bien était-elle dans un espace connu, encerclée par des personnes par centaines qui me daignaient pas savoir ce que cette porte renfermait, ou bien est-ce que tout le monde connaissait l’existence de ce lieu mais n’y portait aucune attention? L’avait-elle connue, elle, cette salle? Était-elle passée à côté d’elle dans l’indifférence de la mort qui s’y tramait?
      Juste avant qu’elle ne tombe et qu’elle ne cesse de penser, elle se posait une dernière question: est-ce que mon corps fera du bruit en tombant? C’était sur cette phrase que se terminait cette histoire. Après il n’y avait plus rien. Plus rien n’était nécessaire pour elle, à part peut-être le silence tendu d’une question banale laissée en suspend.

      L’origine de cette histoire est facilement discernable et peut être reliée avec aisance aux événements de ces dernières années. Certaines personnes sont dans une salle sans issue, une pièce obscure dans laquelle ils ont été placés par la seule logique d’un monde dont l’orchestre ne veut pas les inclure. Rien d’autre qu’une histoire de sons, rien d’autre qu’une histoire de gammes que les premiers violons ne veulent pas prendre la peine d’ajuster.
      Des millions de personnes aux voies gracieuses qui restent au bord de la scène parce que leurs voix sont de celles que certains ne veulent pas entendre.


      C’est là que la logique s’en mêle et susurre la question. Pourquoi? Pourquoi certains sont ciblés alors que d’autres ne le sont pas? Si c’est un dieu qui ne le veut pas, pourquoi ne pas le laisser décider de lui-même? Pourquoi, s’il a créé le monde ou l’univers, ne pas le laisser décider de lui-même lorsque ces personnes se retrouveront face à lui du sort qu’il leur réserve? Pourquoi aurait-il besoin d’humains pour faire ce qu’il pourrait faire d’un claquement de ses doigts?
      Si dieu n’est pas la raison qui les pousse, qu’est-ce alors? Est-ce votre idéologie, une idée si forte qu’elle ne peut souffrir d’être limitée à votre seule bulle de vie et qu’elle doit se répandre jusque dans les veines de tous et incendier des vies par milliers? Mais si cette idée vous donne le droit de maltraiter, de tuer, de crucifier ceux qui portent atteinte à la pureté de votre monde, qu’en est-il de vous qui portez atteinte à la pureté du monde des autres?
      Est-ce le devoir, le respect, l’image de la nation que vous voulez embellir en frappant si fort du poing sur son drapeau? Est-ce le devoir sacré de la rectitude qui vous porte et vous transporte vers les extrémités que vous-mêmes incarnez? Vous parlez de protection, de sécurité, mais pour cette sécurité et cette blancheur que vous recherchez comme des chiens fous vous sombrez dans le vice que l’on vous dit vouloir et vous devenez les instruments de cette douleur. Comme ce que vous avez voulu frapper au coeur vous êtes devenus des menaces, mais vous n’êtes pas des martyrs, vous n’êtes pas des guerriers saints ni même des prophètes, vous êtes des appâts pour que rien ne cesse et que soient justifiés les pires fulminations qui soient.
      Vous êtes des jouets qui attirent d’autres jouets, et ensemble vous dansez de violence jusqu’à une apogée qui ne viendra que lorsque plus personne ne sera là pour l’entendre. Et vos idoles, vos héros eux se gaussent de vous voir remplir leurs écuelles, bien à l’abri dans leurs tours de solitude. Et nous? Nous, nous nous taisons car cela ne nous concerne pas, cela ne fait pas partie de notre monde, ou nous parlons mais personne ne nous écoute car, encore une fois, cela ne fait pas partie de notre monde, ou bien nous parlons, mais personne ne nous écoute, car nous ne faisons pas partie de leur monde à eux. Dans notre inaction ou notre action nous agitons des draps pour faire tourner le vent mais nous ne pouvons que nous faire porter par lui et le suivre, à moins que nous ne formions des montagnes pour en dévier la course.

      Et pour cela, il n’y a pas que le vote ou les pétitions, il y a aussi la parole; dire bonjour, être courtois, regarder l’autre comme on se regarde dans le miroir, car c’est ce qu’il est, l’autre est le miroir qui reflétera les actions qu’on lui offrira. Alors offrons un peu de compassion, un peu de la douleur que l’on a face au quotidien qui les meurtrit, non pas comme si c’était notre corps qui saignait, mais parce que c’est notre corps qui saigne, lorsque le leur saigne.

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