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Les logiques illogiques, erreurs et pactes de lecture Dans deux nouvelles de science-fiction : All you Zombies de Robert Heinlein et Child by Chronos de Charles Harness.

17 Jan 2015

 

Le pacte de lecture de la science-fiction est, comme celui de tout style de littérature de l’imaginaire, un lieu qu’il convient de ne pas aborder de manière stérile. C’est un espace spécifique contenu dans un temps particulier qui possède ses propres lois, ses propres critères de réalité. Lorsqu’un récit de science-fiction est ouvert et que le lecteur se plonge en lui, deux choix possibles s’offrent : ou bien le lecteur accepte ce qu’il va lire, le monde qui lui est proposé et les différences qui se trouvent en lui par rapport à sa réalité personnelle, et alors il peut s’immerger dans l’action et se laisser saisir par la narration, ou bien il refuse les critères qui lui sont proposés et alors le livre n’a plus qu’à être refermé. Il n’existe pas d’entre-deux. Aucune variation entre ces deux états. La cohérence de l’œuvre dépend de l’adéquation entre le lecteur et le monde. C’est autour de ce concept d’expérience de pensée que le récit imaginaire trouve sa force et sa véracité : par son acceptation à se laisser guider et envahir par les nouvelles règles qui rythment ce monde nouveau, le lecteur participe à la crédibilité de l’histoire. Il se laisse envahir par ce qui lui est annoncé, acceptant des éléments qui ne font pas partie de son quotidien pour qu’ils fassent partie du quotidien des personnages et que ce qui leur arrive devienne une réalité. À partir de cette acceptation, le concept de l’erreur dans les récits de science-fiction se pare d’une définition spécifique aux mondes qu’ils mettent en scène : l’erreur n’est pas simplement ce qui ne peut pas être dans notre propre quotidien mais ce qui rentre en contradiction profonde avec les lois physiques ou comportementales. Seules ces apories peuvent être jugées suffisamment en contraste avec le réel pour pouvoir continuer d’être considérées comme erreurs dans ce milieu profondément libre de l’écriture de l’imaginaire.

C’est dans ces catégories, et plus précisément dans la première évoquée, que se trouve l’élément que cet article va mettre en évidence, à savoir le paradoxe temporel.

Le paradoxe temporel est un terme qui désigne les conséquences d’une action accomplie dans un temps spécifique qui viennent compléter la logique de ce même temps tout en demeurant spécifiquement impossible selon les lois de la physique actuelle et la philosophie qui en découle. Il ne sera pas fait état ici de la logique même du voyage dans le temps qui sera tenu pour possible⁠1, mais des causes et conséquences qui découlent de cette action.

À partir de la logique des actions rendues possibles par le voyage dans le temps, il sera montré comment ces actions forment des paradoxes et comment ces paradoxes créent les erreurs fondamentales des récits analysés selon le questionnement suivant : comment l’erreur interprétative du lecteur incluse dans le pacte de lecture initial et les erreurs temporelles et génétiques qui forment les paradoxes temporels s’entrecroisent pour former des récits aux logiques illogiques ? À partir de ce questionnement, une approche prenant non pas l’humain mais le temps sera développée afin de justifier ou d’infirmer les erreurs révélées comme étant réellement des erreurs ou de simples erreurs d’interprétation de la nature des protagonistes.

Les récits étudiés sont deux nouvelles provenant des États-Unis; la première est intitulée Child by Chronos (abrégé CbC), fut écrite par Charles L. Harness et publiée pour la première fois dans magazine of Fantasy and Science-Fiction, édition Mercury Press en 1953; la seconde est intitulée All you Zombies (abrégée AyZ); elle fut écrite par Robert Heinlein et publiée en 1960 dans le même magazine. Les citations provenant de la première nouvelle sont extraites du recueil Anthologie de la Science-Fiction de Jacques Sadoul. Leur traducteur est Alain Dorémieux. Les traductions de la seconde nouvelle sont personnelles.

 

Pour pouvoir pleinement comprendre ces deux histoires, un court résumé est nécessaire.

Pour CbC : une mère raconte son histoire à sa fille. Elle lui explique les frustrations qu’elle ressentit durant toute sa vie face à sa mère, sa jalousie et son impression perpétuelle que tout ce qui appartenait à cette dernière était également à elle, surtout concernant les hommes. Sa mère, divinatrice professionnelle, a accumulée sa fortune en prédisant les grands événements de son temps, jusqu’à la date fatidique du 3 juin 1977. Après l’arrivée étrange d’un homme blessé à l’œil et spécialiste du temps pour lequel la jeune fille éprouve de profonds sentiments et une dispute à son propos avec sa mère, l’adolescente saute dans une faille temporelle créée par l’étrange inconnu et se retrouve vingt ans plus tôt face à lui. Elle tombe enceinte de lui puis, ne voulant pas que ce dernier parte dans le futur rejoindre sa mère, tente de le tuer, mais pas avant que l’homme ne comprenne le cycle temporel dont est victime la femme qu’il aime et n’énonce la vérité : que la mère est à elle-même sa propre fille.

Pour AyZ : un homme, voyageur dans le temps incognito venant de l’année 1993 (qui sera désigné par le terme « narrateur »), converse avec un autre homme en 1970. Ce dernier lui raconte sa vie, qu’il était auparavant une femme, orpheline de naissance, qu’il grandit avec la volonté de demeurer vierge jusqu’au mariage jusqu’à ce qu’elle rencontre un homme, que ce dernier disparaisse, qu’elle apprenne qu’elle est enceinte, qu’elle accouche, que sa fille soit enlevée et elle contrainte de devoir apprendre à être un homme après que la césarienne n’ait révélé un double appareil reproductif, dont le féminin, détérioré, a dû être retiré, laissant place à l’organe masculin. Suite à cette explication, le voyageur dans le temps propose à l’autre homme de faire partie de son équipe. S’en suit plusieurs voyages dans le temps qui amènent le voyageur à provoquer la rencontre entre le second homme et lui-même alors qu’il était encore une femme, puis à enlever la fille pour la placer devant l’orphelinat avant de ramener le second homme en 1993, mais pas avant de lui avoir annoncé qu’ils ne forment qu’une seule et même personne.

 

À présent que les deux histoires ont été résumées, l’étude sur l’erreur inhérente aux paradoxes temporels présents dans ces histoires peut débuter

 

Ces deux nouvelles, bien que distantes de sept années et écrites par deux auteurs différents, n’en sont pas moins similaires sur bien des points dont un, essentiel : celui de la nature du paradoxe temporel. En effet, ces deux histoires reposent sur le fait que les deux protagonistes sont à chaque fois une seule et même personne ainsi que leur propre génitrice. Dans CbC, la révélation exprimée la plus clairement possible est énoncée par James MacCarren, père de la protagoniste, en 1957. Alors que cette dernière le menace avec une arme et lui explique son histoire, de sa naissance quelques mois plus tard jusqu’à sa présence en son temps à cause d’une machine qui permet de créer un portail entre 1977 et 1957, l’homme qui comprend la situation dit : « est-ce que tu refuses d’accepter le fait que toi et ta « mère » et ta fille à naître n’êtes qu’une seule et même… ». Sa phrase restera en suspend, arrêtée par le coup de feu qui projette l’homme en 1977 par cette même faille qui l’apporta, elle, de son temps jusqu’à son passé, refermant ainsi la boucle. Dans AyZ, le voyageur dans le temps l’annonce à son « moi » du passé en 1963 : « Maintenant tu sais qui il est - et après que tu y auras pensé tu sauras qui tu es… et si tu penses suffisamment fort, tu comprendras qui le bébé est… et qui je suis. »

Par ces deux révélations, les histoires acquièrent une dimension nouvelle qui ne pouvait pas être connue des lecteurs au premier abord. En effet, d’un point de vue de la logique, on ne peut être à la fois l’un des parents (voir les deux dans le cas de AyZ) et la progéniture. Cependant, c’est exactement ce qui se produit dans ces histoires; c’est là-dessus que se forme le tissu de ces récits : tout repose sur une impossibilité qui est mise en avant comme étant possible. À partir de ces révélations incluses dans les fins des récits, le lecteur se retrouve obligé d’accepter ce qu’il lit par le fait même qu’il a lu les nouvelles entièrement⁠2, donnant par cela vie aux personnages et justifiant leur réalité. Avec la découverte de la logique de l’histoire, des éléments nouveaux émergent des histoires, des éléments qui au premier abord étaient de simples marques du récit mais qui, tout à coup, donnent une dimension nouvelle aux récits. Dans CbC, ces éléments perturbateurs sont et l’étrange impression de similitude ressentie par la fille pour sa mère⁠3, et le fait que la narratrice semble connaître le futur⁠4 ; dans AyZ se trouve également cette similitude qui est exprimée à de nombreuses reprises⁠5, et la facilité avec laquelle le narrateur se déplace dans le temps⁠6. Cependant, ces éléments sont contre-balancés par des marques de narration qui plongent le lecteur sur de mauvaises pistes ou qui le poussent à s’identifier au personnage inconscient de ces révélations. Dans AyZ, lorsque l’homme commence à raconter son histoire et dit « quand j’étais une petite fille », le narrateur le reprend en disant « Oups […], vous ai-je bien entendu ? ». Bien que dans le récit cette phrase soit prononcée afin de ne pas attirer l’attention de l’homme sur le savoir du narrateur, le lecteur, prisonnier comme l’homme dans un temps qu’il perçoit encore de manière univoque, prend cette réaction comme la sienne. En effet, le lecteur, lors de la première lecture, est guidé à avoir cette réaction que rien ne laisse entrevoir auparavant. En réagissant comme le narrateur, le lecteur s’identifie à lui, faisant de ce dernier un individu ne possédant aucun savoir sur la conduite de l’histoire en cours, ce qui se révèle bien entendu faux lorsque la vérité apparait. Dans CbC, c’est la forme de la narration et la description des émotions de la narratrice qui créent cette illusion. En effet, en utilisant la première personne du singulier, le lecteur s’identifie rapidement avec la narratrice. De plus, en partageant ses émotions, le personnage crée un pont entre lui et le lecteur, permettant une plus grande mimésis avec ce que le personnage a vécu. S’ajoute à cela le fait que la description de la relation mère-fille renforce le pathos du lecteur pour cette femme au passé si particulier.

À partir de tous ces éléments, le lecteur se rend compte qu’il a été induit en erreur dès le début des nouvelles par un manque flagrant d’éléments sémantiques. Ce manque est à la base de l’erreur interprétative sur la conduite de l’histoire qui l’amène à la surprise du dénouement. Tout ce qu’il a pu penser à propos des personnages, de leur passé ou de leur futur, par le fait qu’il les a conceptualisés en tant qu’êtres humains normaux, se retrouve être faux, remettant en question non seulement le statut des personnages en question mais également leur réalité narrative. De nouveau la question du pacte de lecture revient, de savoir si l’histoire peut être acceptée ou non, mais puisque l’histoire a été conduite dans sa totalité, le pacte de lecture se retrouve confirmé. Les nouvelles ont rempli leur devoir.

Ainsi, l’erreur interprétative qui s’exprime au travers de la première lecture est l’un des moteurs des histoires; c’est par elle que ces nouvelles trouvent leur premier intérêt, dans cette révélation inattendue qui transforme la perception que le lecteur possédait des mondes dans lesquels il venait de se plonger pour lui faire voir les personnages et les récits d’une toute autre manière. Au travers d’elle, les récits deviennent des espaces différents qui demandent une relecture afin de pouvoir saisir tous les détails qui se trouvent en elles et qui participent à la véritable forme des nouvelles.

 

En effet, lors de la seconde lecture, le lecteur peut remarquer tous les détails qui ponctuent les textes et qui apportent des éléments d’informations par rapport à ce nouveau savoir concernant les personnages. Dans CbC, ces détails sont extrêmement nombreux et composent presque la moitié du récit. Que ce soit des allusions à la similitude entre la narratrice et sa mère, ou au comportement de la narratrice vis à vis des biens possédés par sa mère, ou encore sur les éléments essentiels qui caractérisent son existence, tout tourne autour de cette réalité qui ne demande qu’à être connue afin d’être visible. Pour AyZ, les détails sont moins nombreux, bien que tout à fait présents eux-aussi : au moins quinze indices, de la comparaison entre les deux personnages jusqu’aux détails concernant des objets ou des réflexions, parsèment le texte et viennent apporter leur lot de signes pour la compréhension du lien qui unit les personnages. L’erreur d’interprétation initiale permet donc de donner une double structure aux récits en faisant d’eux les supports de leur propre interprétation. Par cela il est impliqué que ce qui permet aux textes de devenir stables et d’être porteurs de leur propre justification présuppose une nécessaire seconde lecture afin de pouvoir saisir le texte dans son ensemble.

 

Cependant, cette nécessité de l’erreur est possible, comme il fut écrit au début de cette étude, à cause de deux autres erreurs, ces dernières d’ordre temporelle et génétique. C’est à partir de ces erreurs que la  première erreur existe. Ce sont elles qui permettent la réalité de ce qui a été énoncé au-dessus. Pour cela, il est important de bien les comprendre.

La première erreur provient de la nature même de l’événement qui permet aux personnages de se rencontrer. En effet, les narrateurs proviennent tous deux de temps différents de ceux des autres personnages. Comme il a été expliqué auparavant, le concept même de voyage dans le temps est théoriquement impossible de par le fait même que l’espace-temps tel qu’il est actuellement pensé ne permet une modification des effets temporels que lors de déplacements à très grande vitesse⁠7. Mais imaginons que cela soit possible et qu’un individu puisse réellement voyager dans le temps. Trois théories s’opposent alors. La première stipule que le temps est immuable et que les actions et les conséquences de ces actions ne peuvent exister que dans un seul état. Autrement dit, il ne peut exister qu’un seul passé. Ainsi, les actions accomplies par un voyageur du temps participeraient par définition à la formation de son propre présent. Les nouvelles étudiées répondent à ce schéma : ce que les voyageurs du temps ont accomplis durant leur voyage dans le temps a formé leur temps personnel. C’est pour cela que les narrateurs peuvent exister tels qu’ils sont : dans CbC, c’est parce que la narratrice, en 1977, est allée en 1957 et a rencontré James qu’elle est tombée enceinte et qu’elle lui a tiré dessus, provoquant le départ de ce dernier en 1977. À cause de cela, James fabrique la machine qui permet à la narratrice tout juste adulte de revenir dans le passé. Et si tout cela est possible, c’est parce que la narratrice, connaissant son existence, agit de telle manière que sa fille qui est elle décide de se rendre en 1957. Chaque acte se justifie par ce qui précède et ce qui suit. Dans AyZ, c’est parce que le narrateur est revenu dans le passé pour se séduire alors qu’il était encore une femme que cette dernière est tombée enceinte. C’est également parce qu’il a enlevé le bébé (qui est également lui) et qu’il est retourné en 1945 pour le déposer devant l’orphelinat que ce dernier a pu grandir et devenir lui. Encore une fois, les actes accomplis par le voyageur justifient la tournure des événements.

La seconde théorie impliquerait que les actes accomplis par les voyageurs influenceraient les actions a postériori. Ainsi un nouveau futur serait créé, à cause des éléments nouveaux que le voyageur aurait introduit par sa présence dans le passé. Cette théorie est celle qui est à la base des films Back to the Future⁠8, dans lesquels Marty McFly et Doc voyagent dans le passé à deux reprises. Dans le premier film, Marty motive son père à s’opposer à Biff, ce qui change radicalement l’existence de la famille du protagoniste par rapport à ce qu’elle était au début de l’histoire.

La troisième théorie est celle des temps multiples. Dans ce cas particulier, le voyageur qui se déplace dans le passé se retrouve dans un temps qui est similaire à celui de son monde, mais une césure est provoquée par sa présence, créant par cela un nouvel univers temporel. Toutes les actions incluses dans cet univers participent alors à la formation d’un temps qui est différent de celui qui a mené le voyageur à entreprendre son périple dans le temps, sans pour autant modifier le temps du voyageur. Le voyage dans le temps crée donc des dimensions spatio-temporelles différentes reliées par des points d’espace-temps qui se trouvent juste avant l’apparition du voyageur. Cette théorie des univers multiples est de plus en plus étudiée comme étant un modèle théorie stable au sein de la physique quantique. Le meilleur exemple de ce type d’influence du voyage dans le temps est développé dans le manga Dragon Ball Z de Akira Toriyama.

Après ce développement des diverses interprétations de l’influence des voyages dans le temps, il est temps de revenir au concept de l’erreur temporelle. Ce que ces trois théories divulguent à propos de la perception du temps et des actions d’un potentiel voyageur temporel est que la question de l’origine est primordiale dans toute action. C’est ici qu’intervient l’idée de paradoxe temporel dans sa plus grande force : les actes des individus créent des réactions selon le principe d’entropie⁠9. Ainsi, ce qui a été accompli ne peut être défait par la suite. La théorie des voyages dans le temps utilisée par les auteurs semble alors se justifier : ce qui est existe parce que cela a été accompli. Cependant, au niveau de l’existence des individus et de leur propre existence, cette réalité ne peut plus être vraie. Puisqu’ils sont à eux-mêmes leur propre génitrice⁠10, cela implique qu’à un moment donné un état différent existait qui a permis à cet état d’être. En étant à eux-mêmes leur propre origine, leur réalité se confond avec elle-même, effaçant cette idée d’origine. Ce qui existe ne peut exister que parce qu’un élément antérieur a permis leur conception. Dans le cadre de ces histoires, les voyageurs dans le temps ont besoin d’une origine qui leur est extérieure afin de pouvoir commencer le cycle. Mais puisqu’ils sont à eux-mêmes leur propre passé et futur, aucune origine n’existe en eux; ils ne peuvent exister.

L’erreur de ces récits concernant le temps tient donc dans le décalage qui existe entre la première perception du lecteur, qui présuppose par logique que ces individus sont nés de façon normale, et la seconde perception qui repose sur leur auto-conception. Si ces personnages étaient réels, leur existence serait inscrite en dehors de la ligne du temps. Ils seraient inscrits dans une boucle qui serait extérieure au temps tout en faisant partie de lui. C’est ici que se trouve la deuxième erreur dans ces récits : hors du temps par le fait même qu’ils sont à eux-mêmes leurs génitrice, ils ne devraient pas exister.

La troisième erreur soulevée est d’ordre génétique⁠11. La génétique enseigne que la procréation au sein des organismes complexes⁠12 nécessite deux types de gamètes différents, l’un masculin, l’autre féminin, qui en s’unissant forment l’embryon qui par la suite se développe en un être nouveau, différent de ses prédécesseurs. C’est cette différence qui est à l’origine de la nécessité de deux donneurs différents. Cette différence entre les deux géniteurs provient du fait que les gamètes possèdent des patrimoines génétiques différents entre eux, permettant l’expression de gènes différents, aboutissant à des individus différents. Encore plus que cela, comme l’ADN⁠13 de chaque individu est constitué de gènes dominants et récessifs⁠14, la diversité des traits physiques possiblement exprimés au travers de la fécondation d’un ovule par un spermatozoïde s’appelle le polymorphisme génétique. La possibilité que deux individus aient deux enfants avec exactement le même patrimoine génétique (en dehors des vrais jumeaux qui sont le résultat d’une séparation de l’œuf en deux cellules initiales et qui partagent donc la même cellule initiale) est de moins de une chance sur soixante-dix mille milliards⁠15. Dans le cadre de AyZ cette probabilité est moindre puisque l’individu est à la fois le père et la mère. Cependant, même à cette condition, la probabilité que les mêmes gènes soient exprimés par les deux gamètes est plus que minime. Dans le cas de CbC, que la mère et la fille soient la même personne est tout simplement impossible à cause de la mixité génétique due à la présence de deux parents. Mais ce n’est pas tout, car au-delà de l’aspect purement génétique se trouve également la conscience.

Pour cette dernière le problème est plus difficile à traiter car il n’existe aucune vérité, aucune certitude sur la composition exacte de la conscience. La conscience est-elle la somme des impulsions électriques au niveau du néo-cortex ou bien autre chose ? Quoi que l’on admette d’un point de vue physique, il est certain⁠16 que la conscience est reliée au concept du corps⁠17. Ainsi, puisque dans CbC et dans AyZ les narratrices donnent naissance à celles qui sont censées être elle, cela signifierait qu’elles partagent le même corps que leur enfant, ce qui ne peut être vrai puisqu’il existe une différentiation lors de la fécondation. Encore une fois, les récits se retrouvent donc enveloppés d’erreurs qui invalident leur possibilité dans le réel. Ce qui est raconté ne peut se produire d’aucune manière possible, tant d’un point de vue de la physique que d’un point de vue de l’individu. Ce sont donc des histoires totalement impossibles, même au sein du registre de la science-fiction. La logique qui est leur se transforme en illogisme. Ces récits devraient donc être considérés comme caduques. Mais ce n’est pas le cas. Plus que cela, ces histoires demeurent des exemples parfaits dans leur domaine. La suite de cette étude montrera pourquoi.

 

AyZ fut étudié à différentes reprises pour le caractère spécifique de sa trame stylistique. Mary Ellen Ryder écrivit à ce propos un article intitulé I Met Myself Coming and Going : Co-referential Noun Phrases and Point of View in Time Travel Stories⁠18. Ce dernier explique comment les techniques d’écriture utilisées par l’auteur aident et en même temps empêchent l’identification des personnages par le lecteur. Comme il fut expliqué au-dessus, ces techniques consistent en des indices de similitudes et d’oppositions entre les personnages afin de créer un voile translucide entre eux, empêchant de clairement distinguer qui est qui, tout en séparant de manière systématique les protagonistes. Spider Robinson décrit quant à lui AyZ comme étant the « definitive time-travel story »⁠19 sans apporter plus de précisions que cela mais sans doute de part son caractère à la fois impossible et pourtant logique. David Lewis décrit cette nouvelle en ces mots : « but some writers have thought the problems (of time travel) throught with great care, and their stories are perfectly consistent »⁠20. Bien d’autres articles existent traitant de AyZ dans de nombreux domaines. Pour CbC, la littérature à ce sujet est quasi inexistante⁠21. La similitude des récits est pourtant flagrante. Mais là n’est pas la question. Ce qui est important à souligner est que le concept qui forme ces deux histoires est considéré comme étant l’expression même du paradoxe temporel. Pourquoi cela, puisque l’illogisme des histoires a été prouvé au-dessus ?

Pour le comprendre, il est important de comprendre que ces erreurs n’en sont pas vraiment. En effet, le concept même du paradoxe temporel repose sur l’illogisme de la situation, un état conflictuel entre la réalité telle qu’elle est perçue par le lecteur dans le monde réel et la réalité telle qu’elle est exprimée dans ces récits. Le côté incroyable de ces récits tient justement au fait que ce qu’ils proposent ne peut pas être appréhendé dans notre monde réel, tout comme le voyage dans le temps. Cependant, par le fait qu’ils soient mis en scène, l’un et l’autre deviennent possibles et repoussent les limites de l’humain au-delà de ce qui est communément admis par tous. La justification de leur réalité ne repose donc pas sur les lois du monde réel mais sur ce qui est effectivement décrit comme étant réel. Les erreurs précédemment nommées cessent donc d’être des erreurs pour devenir des éléments au moins à ne pas prendre en compte car relevant d’un monde différent, au mieux à accepter, simplement parce qu’elles forment le cadre cohérent des histoires.

À partir de ces textes ressort également une nouvelle manière de considérer le temps et l’individu. Si le temps est réellement un milieu qui supporte le voyage entre ses différents éléments constitutifs, le réseau des causes et des conséquences devient un milieu beaucoup plus dense et complexe, car les influences qui s’exercent dans un temps donné peuvent avoir des origines postérieures aux actes eux-mêmes. Plus que cela, un individu peut se retrouver piéger dans le temps, comme c’est le cas pour la narratrice de CbC, ou comme il a été montré dans l’adaptation cinématographique de AyZ, Predestination⁠22 dans laquelle le protagoniste est également à la recherche d’un poseur de bombes, ancien voyageur du temps qui se retrouve être lui-même et qu’il tue. Ainsi, non seulement le narrateur est à la fois son propre père et sa propre mère, mais il est également son meurtrier et son bourreau. Cette pensée vertigineuse sur la structure même de notre temps remet également en question notre individualité : si je peux rencontrer mon moi-du-passé et interagir avec lui, et donc par corollaire être en relation avec mon moi-du-futur sans le savoir, où se trouve la limite de ma conscience et de mon être⁠23 ? Ces nouvelles expriment l’idée que les différentes occurrences de la même personne possèdent des consciences séparées. Cela impliquerait donc que l’individu n’est pas la même personne dans deux temps différents⁠24. Cela est-il vrai ? L’expérience de l’existence impose le contraire, et pourtant l’individu adulte est certainement différent de bien des manières à celui qu’il était quand il était enfant. Est-ce que cette différence dans la manière de percevoir le monde peut-être considérée comme une différence dans l’être ? Encore une fois la logique impose sa propre réponse. Mais le doute subsiste tout de même par le fait que rien ne peut nous permettre de savoir comment un voyageur dans le temps et son moi-d’un-autre-temps réagiraient.

De plus et pour finir, les erreurs génétiques rapportées ne doivent pas être considérées comme primordiales. En effet, ce qui compte dans ces récits n’est pas la véracité scientifique mais comment les actes des individus peuvent créer des boucles temporelles dans lesquels l’humanité peut se retrouver piégée. Ces deux nouvelles utilisent l’image d’un même personnage qui se retrouve être à lui-même son origine et sa fin, mais c’est surtout du point de vue du comportement que tout se joue : c’est parce que la fille était jalouse de sa mère et qu’elle est tombée amoureuse du mystérieux homme blessé qu’elle décide de s’élancer dans la faille pour rejoindre ce dernier. Cet acte est accompli en réaction à toute l’histoire de la narratrice-adolescente en tant que tentative afin de prouver à la mère-qui-est-elle qu’elle a tort et qu’elle est une autre personne. Mais cette boucle est bien plus que cela : elle est un mélange entre le complexe d’Œdipe et la notion commune de l’âme sœur, car l’homme en question est à la fois son père et son unique amant. Cette double conjoncture fait de l’acte de retour dans le passé l’expression d’une force insurmontable : le destin. Il en est de même dans AyZ : alors que le personnage nouvellement initié au voyage temporel se retrouve face à son lui-du-passé-qui-est-femme, le narrateur a cette phrase : « It’s a shock to have it proved to you that you can’t resist seducing yourself »⁠25. Cette affirmation est une expression violente d’une réalité du quotidien de chacun dans le monde réel : l’individu est séduit par lui-même et cherche à tout moment à se séduire, et donc à s’aimer. Le fait que le soi soit personnifié à l’extérieur du soi de l’individu n’est qu’une manière de renforcer cette réalité. De plus, parce qu’elle est annoncée sans possibilité de variation, l’envie est signifiée comme étant impossible à empêcher, irrémédiable, et donc faisant partie, encore une fois, du destin. Ce qui s’est produit ne peut pas être changé, non pas simplement parce que cela s’est déjà produit mais parce que le choix n’existe pas.

Au travers de ces histoires, c’est toute une interrogation sur la condition de l’humain dans le temps et sur le fait de savoir si l’humain est libre dans le temps ou prisonnier de lui, obligé d’agir d’une certaine façon sans possibilité de se détacher de ce cycle, qui est posée. Le mythe de Sisyphe et du rocher qu’il doit constamment pousser jusqu’en haut de la montagne et qui retombe toujours est l’image des actes de l’humanité incarnée par les protagonistes : la nature particulière des personnages ne compte pas. Ils ne sont que des représentants de l’humanité qui ne peut agir en dehors de ce que le temps demande pour que l’histoire qui se déroule en lui existe.

Les incohérences qui furent soulevées deviennent ainsi non plus des erreurs mais des marques narratives pour mettre en valeur le véritable protagoniste de ces nouvelles : le temps. Ceci est d’autant plus mis en valeur que les personnages qui racontent les histoires sont déjà parfaitement au courant de tout ce que leur moi-du-passé va accomplir d’actes et de pensées et ne font pourtant rien pour briser le cycle. Leur inaction révèle leur nature véritable et l’omnipotence du temps et la conception du destin inscrite dans ces récits : à tout moment les narrateurs ont la possibilité de modifier ce qu’ils font; Dans AyZ, le narrateur effectue lui-même des actions dans son propre passé afin de générer son propre passé. Il accepte donc par cela la nécessité d’agir de telle manière que tout puisse se produire exactement comme il doit se produire. Mais il pourrait le changer. Il énonce cette idée de manière indirecte lorsqu’il évoque le problème de l’argent à son moi-du-passé : il dit que les variations introduites dans la trame du temps par l’introduction d’argent est minime mais pourtant existante, et que leur présence doit être aussi discrète que possible pour ne pas perturber le déroulement des événements. Est-ce simplement un leurre afin de tromper son moi-du-passé ou une réalité ? Le cours de l’histoire laisse cette question en suspend. Le fait est que le narrateur, malgré toutes les douleurs qui furent siennes durant sa vie, agit pour faire de sa vie ce qu’elle fut. Il accepte donc ses souffrances, ses rancœurs et son destin en faisant que ce dernier se déroule exactement comme il le vécut. Replacé dans l’optique que les personnages des temps différents sont des images narrativisées de l’humanité, l’acte perpétuel de construction de son propre passé implique qu’aucune possibilité de changement ne peut exister pour l’humanité, l’espace-temps actionnel est unique. Il en est de même dans CbC : lorsque la narratrice explique que sa mère était présente lors de son accident, elle ne fait pas que souligner que le voyage dans le temps était la seule action obligatoire mais que tous les actes accomplis participent à la formation du temps et de sa logique irrémédiable. Aucun changement n’est possible ni permis et la narratrice ne commettra jamais d’impairs sur son propre temps sous peine de changer l’intégralité du futur tel qu’elle l’a vécu. La connaissance du futur devient la perception du destin et l’acceptation de l’existence de ce dernier en tant que structure essentielle et inaltérable. Les narrateurs sont l’expression de cette pensée :  Le temps est le seul maître, les humains sont des instruments et l’ensemble est le destin.

 

Ces nouvelles sont donc des récits à la fois d’erreurs et de non-erreurs. Ce qui définit si un élément est une erreur ou non n’est pas de l’ordre de la logique mais du point de vue, de savoir si l’humain est libre et unique, et dans ce cas les récits perdent toute cohérence, ou bien si l’humain est un outil pour le temps que ce dernier utilise pour assurer la pérennité de sa structure, et dans ce cas les paradoxes s’effacent pour dévoiler des récits profonds et puissants dans lesquels l’erreur aurait été de croire que le futur peut être changé.

Ces récits sont des récits de certitudes, que tout est figé, que rien ne peut être changé, le passé comme le futur.

 

 

1 Selon les lois de la physique relativiste qui découle des équations de Poincaré-Einstein et de la forme de l’espace-temps telle qu’elle est actuellement perçue, le voyage dans le temps ne peut être possible que si l’énergie possédée par le corps en mouvement parvient à le faire aller à la vitesse de la lumière, ce qui est théoriquement impossible. Cela s’explique par le fait que plus un objet s’approche de la vitesse de la lumière, plus sa masse augmente, demandant par cela une plus grande quantité de matière pour pouvoir déplacer la masse en question etc…

2 Les révélations étant faites dans les derniers moments des histoires.

3 La première occurence est celle-ci : « Nos goûts étaient identiques. Cette similitude de désirs ne fit que s’accroître tandis que je grandissais. »

4 « Comme son métier était précisément la prédiction desdits événements avant qu’ils fussent en cours… »

5 Non la première mais une des plus claires, située à la page deux de la nouvelle : « Mes parents n’étaient pas mariés. »

« Toujours aucune distinction, insistai-je. Les miens ne l’étaient pas non plus. »

6 cette facilité est exprimée par les différentes occurrences temporelles qui ponctuent le récit et qui accompagnent les descriptions des actions du narrateur. Dans l’ordre : 1970, 1964, 1945, 1963, 1985, 1970 et 1993.

7 À titre d’information, la vitesse de la lumière est de trois-cent mille kilomètres par seconde dans le vide.

8 Retour vers le futur en version française.

9 Le principe d’entropie implique que le temps va dans une seule direction afin de créer de plus en plus d’équilibre (l’équilibre étant différent de l’ordre). Une tasse tombant sur le sol et se brisant ne pourra jamais revenir sur la table en un seul morceau.

10 Cette incohérence sera discutée juste après.

11 Il sera question pour le moment du simple facteur génétique et non du principe de conscience.

12 Les organismes unicellulaires, par le biais de la mitose, se répliquent à l’identique et n’ont donc pas besoin de l’autre.

13 Acide DésoxyriboNucléique, longue chaîne d’acides aminés codant pour les gènes et donc les caractéristiques de l’individu.

14 Gènes dominants et récessifs : les gènes dominants sont ceux qui, en contact avec des gènes récessifs, permettront l’expression du trait qui leur est propre. Les gènes récessif ne pouvant aboutir à l’expression de leur trait particulier qu’en présence d’un gène identique à eux, ou d’un gène qui lui est également récessif. Ces multiples possibilités d’un même gène sont nommées allèles.

Puisque chacun des deux parents possède potentiellement des allèles différents sur chacun des chromosomes constitutifs de ses vingt trois paires de chromosomes, le nombre de gamètes différents et de l’ordre de (1/2)23 , soit huit millions trois cent soixante-six mille six cents.

15 Selon la formule reposant sur le nombre de chromosomes, au nombre de 23 par parents, et de la probabilité d’expression de chacun d’entre eux : (1/2)23 x (1/2)23

16 Cette certitude n’est admise comme telle que selon un point de vue pragmatique. Les croyances ne seront pas évoquées dans cette étude comme étant du ressort de chacun et ne pouvant être utilisées à titre de variable utilisable.

17 De plus, tout en étant reliée au corps, la conscience est encore une fois différente de la simple génétique, puisque des jumeaux partagent un même patrimoine mais ont des consciences différentes. Il en est de même des clones.

18 Résumé disponible à l’adresse suivante.

http://lal.sagepub.com/content/12/3/213.short

19 résumé à l’adresse suivante : http://www.heinleinsociety.org/ths/wp-content/uploads/2013/02/Heinlein-Society-Rah-Rah-R.-A.-H.pdf

traduction : l’histoire de voyage dans le temps ultime.

20 in Lewis, David, philosophical paper volume II, OxfordScholarship Online, Nov -03, imprimé la première fois en 1987. (adresse électronique http://home.sandiego.edu/~baber/metaphysics/readings/Lewis.ParadoxesOfTimeTravel.pdf)

21 Pour ne pas dire complètement. Aucune référence n’a pu être trouvée sur cette nouvelle, si ce n’est dans un livre écrit par l’auteur de la nouvelle lui-même. Peut-être parce que l’auteur a peu écrit. Il est d’ailleurs dommage car Harness est un auteur aux idées fascinantes, comme le prouve le roman The Ring of Ritornel (L’Anneau de Ritornel en version française) qui traite, entre autres, du hasard et de la destinée.

22 réalisé par Michael et Peter Spierig, sorti en 2014.

23 Certaines fictions mettent en scène ces rencontres d’une manière différente de ces nouvelles. Dans le film Timecop sorti en 1994, si deux occurrences de la même personne, issues de deux temps différents, rentrent en contact, les deux individus s’annulent et leur existence disparait entièrement de la trame du temps.

24 D’un point de vue purement biologique, cette affirmation est entièrement vraie. En effet, les cellules d’un corps humain se renouvellent constamment. Les plus lentes à cela sont les cellules pulmonaires, qui mettent dix ans à se différencier. Les cellules neurales sont différentes. Leur taux de différentiation est très rapide durant le développement embryonnaire et jusqu’à la fin de l’adolescence. Arrivé à l’âge adulte, les neurones ne sont plus produit que très lentement.

25 Traduction : « C’est un choc de se voir prouver que l’on ne peut résister à se séduire soi-même ».

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