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Son pied sur un journal

19 Sep 2015

 

Elle a son pied sur un journal.

 

Ce n’est pas grand chose. Ce n’est même rien. Qu’est-ce qu’un pied sur un journal après tout ? Ce n’est absolument rien. Autour d’elle et de moi se passe des choses bien plus importantes, comme ces hommes que j’ai croisés sur le chemin de mon loisir qui étaient assis sur le sol, une casquette ou une simple tasse de papier plastifié posées devant eux afin de recevoir la pitié du monde, ou comme ces quantités de déchets face auxquels je me suis encore une fois baissé afin de les porter dans les poubelles afin qu’ils puissent être au mieux conditionnés et réutilisés, au pire qu’ils rejoignent leurs semblables dans les montagnes invisibles des décharges municipales, ou bien les les affres de nos vies personnelles qui nous enchaînent à notre passé ou nous retiennent dans notre présent pour nous faire appréhender l’avenir, que ce soient nos emplois, nos relations, notre famille, nos objets, nos désirs ou nos rêves qui ne se réalisent pas et qui nous oppressent par leur constante présence illusoire, car inassouvie.

 

Et elle, elle a son pied sur un journal.

 

Qu’importe cette jeune femme qui était dans la même rame de métro que moi, les yeux devant elle et la tête pleine de ses propres pensées sur ce que fut sa journée ou ce que sera son lendemain. Peut-être est-elle triste, cette petite femme, à cause de quelqu’un ou d’un projet, à cause d’un regret ou d’une opportunité manquée. Peut-être est-elle désorientée dans les choix qui s’imposent à elles et qu’elle ne parvient pas à départager, en proie à l’effroi de l’avenir et aux tensions de son propre devenir. Peut-être est-elle préoccupée par l’autre qui occupe son cœur et qui ne la voit pas. Peut-être est-elle soucieuse de son année universitaire qui décidera de ses choix de carrière et de la conduite de ses années futures. Ou bien peut-être ne pense-t-elle à rien, à cause de la pression que le jour a fait peser sur ses épaules qu’elle tente de maintenir droite afin de ne pas laisser transparaître aucune faiblesse. Peut-être des milliers de choses que je ne peux percevoir, car je ne suis pas elle. Et puisque je ne suis pas elle, je ne peux que voir son corps, et son pied sur un journal.

 

Et tous ces gens tout autour de nous, à quoi pensaient-ils ? Avaient-ils remarqué ce que j’ai remarqué, ou bien s’étaient-ils arrêtés aux formes de son corps, ou bien n’avaient-ils pas même regardé ce qui se trouvait autour d’eux et qu’ils pouvaient voir, simplement en tournant la tête, parce qu’eux aussi on des soucis plein le crâne, eux aussi ont des vies garnies de possibles et de variations, de choses qu’ils ont eues et de choses qu’ils rêvent de posséder et qu’ils n’auront jamais. Peut-être certains étaient-ils perdus dans la musique comme on peut se perdre dans le brouillard, les yeux ouverts mais le cerveau ne pouvant différencier le réel de l’imaginé ? Peut-être certains l’avaient-ils un jour croisée, cette jeune femme aux lunettes à la monture épaisse et noire, au maillot de corps trop souple pour elle et qui pourtant lui va si bien, à la peau halée et fraîche, sans même la voir, sans même se souvenir, sans même imaginer qu’elle est en vie et qu’elle existe ? Peut-être, ou bien non, et ils se moquent de sa présence, et ils ne la regardent même pas, et alors ils ne peuvent pas voir ce qui se passe dans le lieu qu’ils partagent avec elle, cet événement si banal et pourtant si incroyable, de cette jeune adulte, qui a son pied sur un journal.

 

Peut-être est-ce parce que c’est un journal qu’elle foule, et que cela n’a pas d’importance. Un journal est une chose si banale, si commune, si invisible. Ce n’est qu’un journal. Ce n’est pas un livre. Ce n’est pas un vêtement. Ce n’est pas un objet de luxe. C’est un journal. Un journal gratuit. Pourquoi se préoccuper d’un journal gratuit qui existe à des milliers d’exemplaires partout autour de la ville et même dans d’autres villes à travers de ce pays ? Ce n’est qu’un journal gratuit.

 

Un journal gratuit, avec dessus des images et des mots comme on en voit au quotidien, comme on en entend au quotidien. Ce n’est qu’un papier avec des images et des mots, rien de plus.

 

Un journal ouvert, avec sur la page qu’elle écrase un titre et une image, l’image d’un jeune adulte, qui ne doit pas être plus vieux qu’elle, qui traverse un mur de grillages et de poussière, et des mots : « Le monde au pied du mur ». C’est cela qu’elle foule du pied. C’est cela qu’elle écrase par son indifférence. C’est cela qu’elle dénie et qu’elle efface de sa vie, avec son pied posé dessus sans même y prendre gare, avec son regard posé devant elle et son sac remplit de savoir et ses joues pleines d’eau, alors que sous son pied, un jeune adulte a décidé de traverser un mur dressé par les hommes pour séparer des humains d’autres humains, parce qu’il le faut, parce que la vie est comme ça, et que ce qui arrive à ces personnes ne concerne que ces personnes, pour que ce qui se trouve dans leur vie ne se trouve pas dans la nôtre.

Parce que leur naissance les a jetés dans ce lieu et qu’ils doivent y rester, pour que leurs problèmes ne viennent pas envenimer nos problèmes, à nous qui sommes dans le métro.

 

Et nous continuons de marcher et de respirer et de manger et de boire et de dormir et de nos soucier de ce qui importe vraiment, parce que cela fait partie de nos vies.

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