February 5, 2017

December 7, 2015

September 19, 2015

Please reload

Recent Posts

Expression et Développement du Silence dans l'œuvre Dune de Frank Herbert

15 Dec 2013

 

Introduction

 

Le véritable silence ne se trouve sur Terre que dans des lieux spécifiques, des espaces particuliers dans lesquels l'humain ne peut rester très longtemps. Le lieu en question est la chambre anéchoïque des laboratoires Orfields, au sud de Minnéapolis, avec une intensité sonore de -94 décibels. Dans ce lieu, un humain ne peut rester plus de quarante-cinq minutes, sous peine de voir ses perceptions altérées, provoquant hallucinations et autres phénomènes. Dans un article traitant de cet espace, le journaliste du daily mail du 5 avril 2012, Ted Thornhill, écrit : « in the anechoic chamber, you become the sound ». Par le biais de cette salle, l'humain se définit pleinement par le fait qu'il rompt ce silence; le corps tout entier de l'humain est sons, vibrations, existence. Le bruit est l'expression de la vie. Un corps qui n'émet plus de son est un corps mort. La parole en tant que conceptualisation de l'extérieur par l'être en vue de son expression est l'outil de l'humain à des fins d'inscription dans le monde. Selon les mots de Paul Ricœur, «On n'individualise que si on a conceptualisé et individualisé en vue de décrire davantage. C'est parce que nous pensons et parlons par concepts que le langage doit en quelque manière réparer la perte que consomme la conceptualisation». Le langage est donc un moyen pour l'humain de transmettre la réalité de son existence dans le monde. Par lui il se désigne en tant qu'être vivant particulier qui observe et agit au sein d'un environnement constitué par ses semblables avec qui il souhaite partager. Cependant le langage ne permet pas de réparer complètement l'expérience de l'un avec le rapport que l'autre entretient avec le récit qui lui est fait. «Il n'y a pas d'équivalence, au point de vue référentiel, entre "je suis content" et "la personne qui se désigne est contente"». Telle est l'aporie du langage : il crée une barrière entre les êtres, un outil d'influence entre l'être et l'autre, qui peut transformer la réalité perçue par l'autre. Ce que l'un ressent ou perçoit n'est pas une réalité indétrônable. Ce n'est qu'interprétation, l'expression d'une disparité dans le réel qui crée de multiples facettes à la réalité. Le langage peut alors induire en erreur ou bien corriger, être utilisé pour déformer le regard de l'autre. Afin de ne pas se laisser corrompre par la pensée de l'autre, le silence s'inscrit comme une nécessité. Le silence devient une forme d'expression de l'individu. Il s'oppose à la parole inutile, au verbiage dénué d'intérêt. Il est expression de l'esprit en réflexion, de l'intellect, de l'analyse. Celui qui peut demeurer silencieux est celui qui peut se contrôler, qui analyse le monde afin de tenter d'en comprendre la nature. Il établit par cela une structure du monde qui l'entoure pour lui-même, qu'il peut par la suite exprimer afin de la partager avec les individus qui l'entourent. Le silencieux est le sage, au contraire du bavard qui expose sa voix sans réflexion préalable. C'est autour de cette pensée que la présente étude se concentrera tout d'abord, avec les quatre premiers livres du Cycle de Dune comme support principal d'analyse. En effet le silence est un élément de première importance dans ces œuvres car c'est par lui que les pensées des personnages prennent place et se développent, en opposition avec les personnages qui parlent. Le silence permet l'introspection. Par elle les personnages se perçoivent dans le temps, ce qui leur permet de prendre les décisions adéquates pour vivre et survivre, afin de pouvoir par la suite partager leur savoir. Dans le Cycle de Dune, celui qui maîtrise le silence est celui qui se maîtrise lui-même, qui peut patienter, tandis que les personnages qui ne peuvent s'empêcher de parler sont ceux qui ne peuvent se contrôler ou qui sont soumis à des pressions qui leur font perdre toute mesure de leur être. C'est autour de cette réalité de l'œuvre que les personnages de Paul, de Jessica et d'Alia seront décrits, afin de mettre en avant les qualités qui transparaissent d'eux lors des périodes de silence dans lesquelles ils sont décrits. Les différents passages étudiés seront dévoilés selon les différents personnages, afin de pouvoir exprimer la progression du concept de silence selon différents points de vue.

Cependant, cette étude ne se limitera pas à l'analyse du silence en tant qu'espace de pensée personnelle développée opposé à la parole comme expression de la pensée figée. Le silence sera analysé dans une seconde partie comme un espace de communication dans lequel la frontière entre l'être et l'autre s'efface au travers de la remémoration intrapersonnelle qu'est la mémoire seconde. Dans ce nouvel espace de communication, l'individu sera montré comme n'étant plus en contact avec les mots qui déforment l'analyse première de l'être. Il sera décrit en tant qu'être vivant ce que les autres ont vécu et pouvant par cela avoir accès à la matière brute de l'expérience, découvrant ainsi pleinement la réalité des émotions. Au travers de cette expérience, le silence de l'introspection devient source d'une vérité à la fois indubitable et pleinement analysable car séparée de l'interprétation déformante du langage devenu inutile.

 

Le silence, preuve d'introspection, preuve de réflexion.

La compréhension par le silence.

 

Le premier chapitre de l'œuvre s'ouvre sur la visite de la révérence mère Gaius Helen Mohiam à Jessica, la mère de Paul, et dès cette première apparition, Paul écoute. La révérende mère le sait et elle le signale : « He's awake and he's listening to us ». Par cela, la définition du personnage de Paul est donnée : Paul est un être qui sait garder le silence, qui sait écouter afin d'apprendre. Durant le chapitre, les pensées de Paul sont exprimées à la suite des paroles des deux femmes, concernant différents sujets comme le Kwisatz Haderach Dune/Arrakis, le Gom Jabbar ou bien la notion de planète désert. À chacune de ces notions, les pensées de Paul analysent, mettent en relation les différents éléments, afin de tisser une trame dans laquelle chacun de ces mots possèdera une place. De plus, lors de sa préparation avec la révérende mère, puis lorsqu'il se retrouve face à elle, les mots de Paul sont limités au strict nécessaire, exprimant avec exactitude ce qu'il souhaite dire ou connaitre. Certaines de ses phrases sont de simples mots, car il n'est pas nécessaire pour le personnage de dire plus pour se faire comprendre. Ainsi, dès les premières pages, Paul est décrit selon les valeurs de concision du langage et la connaissance du silence. Il est un personnage qui sait écouter afin d'apprendre. L'épisode du Gom Jabbar est l'expression pleine de cette réalité : alors qu'il est en situation mortelle, avec la pointe enduite de poison juste à portée de son cou, Paul écoute la vieille femme tandis qu'elle lui enseigne les valeurs que tout être humain se doit d'avoir. Le silence fait partie de ce savoir. Durant l'épreuve, elle lui explique la raison de ce qu'il subit en ces termes : « You've heard of animals chewing off a leg to escape a trap ? There's an animal kind of trick. A human would remain in the trap, endure the pain, feigning death that he might kill the trapper and remove a threat to his kind ». Par ces mots, le personnage de Gaius Helen Mohiam exprime une des réalités du silence : le silence est une arme, une manière de tromper l'autre, de "feindre la mort" afin de piéger son adversaire, de prendre l'avantage sur lui et de survivre. Le silence permet de survivre dans un univers en guerre comme l'est le monde de Dune. Par la suite cette technique sera reprise par Paul lorsqu'il décide d'aller se cacher chez les fremens : afin de supprimer la menace que représentent le Baron Harkonnen et l'Empereur pour l'humanité, Paul feindra sa propre mort en traversant la tempête de Coriolis.

 

Ainsi, dans le premier chapitre de Dune, le silence de Paul et l'enseignement de la révérende mère sur le silence sont des marques de sagesse. Paul a la sagesse d'écouter les paroles de celle qu'il comprend être non seulement la supérieure de sa mère, mais également celle qui l'a éduquée; ses paroles ne sont pas simplement des mots, mais des liens entre des vérités que Paul doit assimiler. Le silence se dévoile ici de deux manières antagonistes, par les sons et par leur absence, afin d'exprimer ce qu'il est réellement : le silence n'est pas simplement l'absence de mots, mais également l'expression de la réflexion, de l'attente patiente vers l'obtention d'une victoire de l'humain sur lui-même et sur l'autre. La métaphore de l'animal et de l'humain piégés reflète cette pensée : l'animal qui est incapable de penser agira simplement pour lui-même, alors que l'humain, être de pensées, réfléchira à la meilleure méthode pour que cette situation ne se reproduise plus. Cette réflexion n'est possible que par le silence, par le recueillement qu'elle demande afin d'organiser ses pensées.

 

Toujours dans ce même chapitre, le silence est également la marque du pouvoir d'un individu sur un autre : à plusieurs reprises la révérende mère intime le silence, à Paul et à Jessica, afin qu'elle puisse parler. Dans l'ensemble de l'œuvre, d'autres personnages, comme le Baron Harkonnen ou l'Empereur, usent de ce pouvoir afin d'assoir leur domination sur les autres. Le cas de la révérende mère est plus subtil : pour elle, le silence n'est pas un espace de puissance ou une marque de son importance par rapport aux autres, mais une nécessité qui est acceptée sans contrainte par les personnes qu'elle commande afin de pouvoir recevoir son enseignement. Après avoir reçu l'ordre de garder le silence, Jessica se plonge dans ses propres réflexions, afin de pouvoir analyser ce qui vient de se dérouler; alors que la douleur de son épreuve devient de plus en plus importante et que Paul soumis à son corps s'exprime, la révérende mère lui intime le silence afin de permettre à celui qui doit se taire de se concentrer, d'analyser ce qu'il est en train de vivre pour pouvoir par la suite en tirer l'enseignement adéquat.

 

Le silence est donc source d'enseignement, la matière première du savoir, ce qui permet de pouvoir comprendre les ramifications de l'être. L'individu silencieux est à l'écoute de lui-même et de son environnement. Il devient un récepteur de ce qui l'entoure. Cet état lui permet de survivre, comme le prouve l'épisode du chasseur, outil de mort utilisé par les Harkonnens pour tenter de le tuer.

Durant ce chapitre, Paul, seul dans sa chambre, se retrouve né à né avec une arme qui traque la vie pour la détruire. Dès qu'il découvre l'existence de cet objet, Paul demeure immobile et silencieux, entièrement tourné en lui-même afin de trouver la solution au piège mortel dans lequel il se trouve : « Through Paul's mind flashed the related knowledge, the hunter-seeker's limitations ». Ces limitations sont inhérentes au principe même de la vie : le chasseur-chercheur est configuré pour tuer. Pour cela il a besoin d'une manifestation de vie. Le son est donc un des moyens qu'il peut employer afin de discriminer sa cible du reste du milieu. Cette réalité se confirme lorsque la porte s'ouvre et qu'un son se fait entendre. Ce son attire l'attention du chasseur-chercheur, le détournant de la position de Paul qui peut dès lors agir et supprimer la menace qui pesait sur lui. Le silence devient ici une action, une expression de la réalité du personnage qui fait corps avec son environnement et les nécessités de ce dernier pour se préserver de la menace. Plutôt que de paniquer et de laisser les manifestations de vie mettre fin à sa vie, son contrôle sur son corps et la capacité à demeurer silencieux sont ce qui lui permettent de vivre.

 

Au travers de cet épisode le personnage de Paul transmet une information importante sur ce qu'est le silence : dans un environnement hostile, le silence est une arme, un élément déterminant pour la vie de l'être qui permet de se protéger, mais il n'est pas que cela. Le silence n'est pas simplement absence de bruit, mais également manifestation de la conscience de l'individu dans un niveau différent de celui du corps. Durant le silence, l'être n'est plus complètement dans le monde. Il est dans son esprit, coupé du reste de l'univers afin de pouvoir l'analyser et pouvoir par la suite agir en conséquences. Le silence devient la marque de l'esprit, l'expression de ce dernier comme non inscrit dans la matière. Lorsque l'individu est silencieux, il n'existe plus pour les autres. Il n'existe que pour lui-même. Pour pouvoir accepter cela, l'être doit se connaître, savoir qui il est et avoir conscience de lui-même non en tant que corps ayant un esprit, mais en tant qu'esprit ayant un corps. Au travers du silence, l'être devient véritable car il cesse de se voir par l'image qu'il transmet aux autres pour se concentrer sur ce qu'il est pleinement. Il se focalise sur sa vie non comme manifestation dans le monde, mais comme la source de sa propre perception, ce qui est vérité en soi.

 

Cette perception se retrouve exprimée de manière totale lorsque Paul et Jessica, après avoir fui les forces Harkonnens, se retrouvent dans la tente-distille. À ce moment, Paul atteint un nouveau niveau de conscience, durant lequel il garde le silence. À ce moment, toutes les informations du passé et du présent s'organisent dans son esprit. Il devient à la fois Mentat et quelque chose de plus, qui s'exprime dans le silence.

 

Durant ce temps de silence, Paul découvre son univers de manière complète : tous les éléments qui le constituent lui parviennent, même ceux qui sont encore si discrets qu'ils ne devraient être perçus que par ceux qui les ressentent directement. C'est ainsi que Paul comprend que sa famille a été trahie par l'Empereur, que sa mère est enceinte de sa sœur Alia et que son chemin le conduira chez les fremens. Si tout cela est possible, c'est parce que l'entrainement qu'il a reçu de sa mère, couplé avec son patrimoine génétique, lui permettent de saisir les changements qui s'opèrent en lui par la présence de l'épice. Selon ses propres mots, «The spice changes anyone who gets this much of it, but thanks to you, I could bring the change to consciousness. I don't get to leave it in the unconscious where its disturbance can be blanked out. I can see it». Par l'épice, Paul atteint un niveau de conscience particulier, dans lequel le silence devient un espace-temps particulier dans lequel les idées s'organisent et créent des réseaux qui lui permettent de savoir de quoi le futur sera fait. À la différence des autres mentats, le jeune garçon ne comble pas le silence de ses propres pensées. Il demeure silencieux à l'intérieur de son propre espace mental, observateur des différents courants qui animent son univers. Par cette attitude, Paul n'est pas dépendant des perceptions de son corps; il n'est pas le centre omniprésent de son monde mais un élément qui absorbe les éléments pour les organiser en un tout cohérent. Grâce à son apprentissage du silence et à sa capacité à le conserver, Paul ne se laisse pas absorber par le flot des informations. Il les considère pour ce qu'elles sont : des manifestations de forces multiples qui rentrent en résonance afin de créer le présent et le futur. Au travers de cette expérience de pensée que Paul vit, c'est l'immersion de l'être dans le temps qui s'exprime : en gardant le silence, en acceptant le silence, Paul se détache de l'immédiateté de son corps pour plonger dans le monde de la pensée. Ce qu'il est, ce qui l'a amené à être ce qu'il est se révèle à lui de cette manière pour lui permettre de comprendre le monde dans lequel il se trouve afin de pouvoir survivre.

 

Le silence est ici une nécessité qui s'impose au personnage. Ce qu'il vit lui parvient sans qu'il lui soit possible de s'en échapper. Le silence devient alors une partie essentielle de son être : c'est par lui que la vérité du monde parvient à Paul. En se laissant porter par le monde sans chercher à s'imposer à lui, Paul découvre la place qui est la sienne dans le monde. Par le silence il comprend. Il accepte. Par cela le personnage permet de saisir une nouvelle réalité : le silence n'est pas l'absence de conscience. Le silence n'est pas le vide. Il est l'expression de la conscience de l'être et de ses limites. En acceptant ses propres limites, en ayant conscience que son être n'est pas un tout dans lequel toute chose prend place, le personnage cesse de rechercher les causes et les actions de toute chose en lui. C'est de cette manière qu'il parvient à comprendre les mouvements de l'univers autour de lui et qu'il peut par cela avoir accès à ce qui n'est pas encore. Toute l'extrapolation de Paul sur leur fuite, à lui et à sa mère, pour se réfugier chez les Fremens repose sur une compréhension des mouvements qui doivent être accomplis, non pas parce qu'il le veut, mais parce que cela est logique. Le silence permet donc à l'individu de se séparer des impressions de son corps pour pouvoir découvrir les mouvements qui l'entourent et comprendre le monde. Cependant, le personnage de Paul fait également l'expérience de l'incapacité 

 

Les mots nés du silence : expression de la réalité collective.

 

Cette vérité se trouve exprimée lors de la première confrontation entre le silence et la parole, entre Jessica et Duncan Idaho tout d'abord, puis entre Jessica et Thufir Hawat. Alors que Duncan est censé surveiller la femme du Duc, l'homme d'arme, saoul, se met à parler sans limitations. Au cours de ses exclamations, ce dernier dévoile son rôle auprès de Jessica, qui comprend alors la situation dans laquelle elle se trouve : son Duc la fait surveiller, afin de faire croire qu'il n'a pas confiance en elle. Durant cette altercation, Duncan ne cesse de parler tandis que Jessica analyse la situation. La parole est ici l'expression du mensonge : Duncan est le vecteur de ce qui est faux, de ce qui n'a aucune valeur réelle. Suite à cette situation, Jessica se retrouve face à Thufir Hawat, le maître d'armes dont le rôle est d'analyser toutes les informations afin d'en tirer les conclusions les plus pertinentes se retrouve dans une situation où tout ce qu'il peut penser s'avère être faux. Ses analyses qui reposent sur les mots s'opposent à la réalité des sentiments qui animent la femme du Duc : par l'œuvre du Baron Harkonnen et de son plan visant à immiscer le doute au sein de la famille Atréides, la parole devient vecteur de mensonges, alors que Jessica, qui garde le silence afin d'analyser son environnement, découvre la vérité; elle comprend que tout ce qui se déroule depuis leur arrivée sur Dune est l'œuvre d'une immense campagne de propagande visant à monter les acteurs principaux de la famille Atréides les uns contre les autres.

Dans cette situation, le non-silence est exposé comme un élément permettant le contrôle de l'être. Les mots sont considérés comme des preuves irréfutables de la réalité, sans qu'il soit besoin de les analyser afin de confirmer ou d'infirmer ce qu'ils mettent en avant. La parole devient un ordre pour ceux qui la reçoivent. Les mots expriment ce qui est. Cependant, tout cela n'est que mensonge. La seule vérité se trouve dans ce que l'être comprend en lui-même, ce qui est analysé par lui, non pas comme étant une preuve irréfutable de ce qui est, mais l'adéquation entre l'extérieur et l'intérieur. Lorsque Hawat énonce les soi-disantes preuves de la culpabilité de Jessica, preuves reposant sur son irréflexion face aux rumeurs et menaces qui pèsent sur son Duc, cette dernière rétorque que ses actes sont délibérés, qu'ils reposent sur une décision mûrement réfléchie de ne pas agir au-delà de ce que la logique de sa position lui impose. Durant cet échange, tout ce que Thufir Hawat exprime est connu de Jessica, éléments qu'elle a observés, qu'elle a déduits de ses observations, alors que ce qu'elle dévoile est nouveau pour l'homme; Les paroles de Jessica ne sont pas simplement de la communication ou du transfert d'idées d'une personne à une autre comme les maillons d'une chaîne, mais des faits inédits, fruits d'une réflexion sur les causes et les conséquences de ses actes et de ceux des autres. Ce pouvoir que possède Jessica, comparé à Thufir, vient de sa capacité à ne pas se laisser abuser par son environnement pour pouvoir observer ce qui l'entoure. Elle ne se laisse ni abuser ni dominer par ce qu'elle entend. Durant leur confrontation, Hawat exprime à de nombreuses reprises ses émotions qu'il ne parvient pas à contrôler par des exclamations fortes que Jessica parvient alors aisément à lire, tandis que du point de vue opposé, Hawat ne parvient à aucun moment à devancer les réactions de la femme qui se trouve face à lui. Jessica est tempérée face à lui, et c'est par ce détachement feint qu'elle parvient à conserver l'ascendant qu'elle possède sur lui et à saisir la réalité de l'être qu'elle a en face d'elle. Par cette attitude, la mère de Paul est le symbole de ce que le silence peut provoquer sur celui qui ne le maîtrise pas : l'ascendant qu'elle possède par l'emploi du silence et la compréhension qui est née de sa connaissance faire naître en l'autre une admiration sans limite, preuve non seulement de la conscience de la supériorité, mais également marque du désir de vouloir atteindre un pareil contrôle, une envie différente de la jalousie par le respect qu'il ressent, comme un inatteignable personnifié. Celui qui maîtrise le silence est presque vu comme un dieu, un être quasi divin qui a accès à des sphères que le commun ne peut pas même concevoir. Du point de vue de Hawat, son attitude est à relier avec sa qualité première d'être un mentat. En tant que Mentat, il est soumis à des mécanismes sur lesquels il n'a aucun contrôle, comme une machine dépendante de ses rouages. Ces mécanismes sont non seulement ses préjugés, mais également ses émotions pures, sa manière de réagir de manière spontanée à ce qui l'entoure, sans prendre le temps d'analyser ce qu'il vit. Par cela, le silence nous renseigne sur une qualité nécessaire de l'humain : l'inscription dans le temps. En se laissant dominer par les mots, Hawat devient l'expression de l'individu sans conscience du temps. Ne vivant que dans le présent, dans les informations qu'il obtient dans le moment et qu'il compulse afin de créer les réseaux de causes, le personnage ne prend pas le temps de distiller l'information qu'il considère immédiatement comme réelle. Le passé et le présent sont les seuls moment qui comptent. Le futur lui est inaccessible, car il lui est impossible de le conceptualiser.

 

À la fin de ce chapitre, Jessica demande à Hawat de partir. Ce dernier hésite alors entre suivre l'ordre ou bien tenter de tuer la femme du Duc. Il choisit de partir, emprunt d'une admiration grandissante pour celle qui l'a dominé, tandis que Jessica, le dos tourné, observait les actes d'Hawat dans le reflet de la fenêtre. Cette dernière situation exprime une nouvelle fois l'attitude de Jessica et de Hawat face au temps : tandis qu'Hawat pense à l'épisode du Taureau et du Matador, épisode issu de l'histoire du père de Leto Atréides son Duc, Jessica pense aux actions futures qui se dérouleront dans la famille Ducale. Pour le mentat, la confusion règne, les mots fusent et génèrent des images, des possibilités diverses qui aboutissent à l'inaction, au désengagement. Pour Jessica, seules trois actions sont effectuées : le regard dans le reflet, se retourner et chuchoter. La concision et l'expression de ce qui sera sont tout ce qui compte, le tout dans le silence de son être. Son chuchotement n'est pas une parole, mais un son silencieux, qui n'existe que pour elle. Hawat devient une dernière fois l'expression du langage et des mots qui se relient au passé, tandis que la mère de Paul exprime le présent et la conscience du futur à venir. Sous les traits de l'acte du départ, l'individu revêt une définition particulière dans sa relation au silence : le silence feint de Jessica n'est pas l'expression d'une cessation du combat mais une invitation à la réflexion de l'autre. En projetant une image figée d'elle-même, Jessica plonge Hawat dans la confusion : en lui tournant le dos, Hawat se voit comme dans un miroir; elle est ce qu'il est, un être qui ne fait pas face aux autres, qui ne fait que voir ce qui est derrière eux. Par cela il ne fait pas face à la réalité de la personne; il ne voit que ce qu'il est le seul à pouvoir voir, ce qui vient de lui, et non de l'autre. Au travers de ce passage de Dune, le silence devient non seulement l'expression de la réflexion mais également une qualité de l'humain véritable : par le silence, l'humain comprend ce qui l'entoure et parvient par cela à tirer les conclusions qui s'imposent face aux situations qu'il vit, pour pouvoir affronter ce qui sera. 

C'est autour de cette réalité que se déroule l'épreuve du Ver des Sables. Durant ce passage, Paul est seul dans le désert, exposé au soleil et aux sables qui s'étendent autour de lui. Durant cette épreuve, Paul doit capturer un Ver et le chevaucher, prouvant par cela qu'il est un véritable Fremen. Alors qu'il se prépare, puis pendant qu'il attend la venue du Ver, Paul ne parle pas. Il est seul face à lui-même. Il se plonge alors dans ses pensées et se souvient de ce que Stilgar, le Naïb Fremen, lui a enseigné. Par cela, Paul s'inscrit dans un cycle qui peut sembler être similaire à celui décrit juste au-dessus pour Hawat. Cependant il n'en est rien : ce à quoi Paul pense n'est pas simplement le passé, mais des mots qui présupposent le futur qu'il est en train de vivre. Il ne se limite pas à son propre environnement personnel mais à une macro-structure dans laquelle ses actes prochains ont une influence dont il a conscience. Alors qu'il réfléchit à ce qui se produira s'il échoue, il réalise que son existence n'a pas vraiment d'importance dans le cycle futur : sa mort tout comme sa vie seront sources de paroles tournées dans la même direction : une action délibérée et violente contre le système en place. Qu'importe ce qu'il fera, il sait que le silence dans lequel il se trouve n'appartient et n'existe que par lui. Tout autour de lui, les individus parlent et l'utilisent comme symbole. Ce symbole qu'il est devenu est celui de la libération et de l'accession au paradis tels que les Sœurs du Bene Gesserit l'ont exposé aux ancêtres des Fremens. En tant que symbole, ses mots comme ses silences ne lui appartiennent plus; tout en lui est sujet à analyse et interprétation, aux paroles incontrôlables et, par cela, aux idées dans lesquelles il n'est qu'un outil.

 

C'est cette pensée qui est exprimée lorsque le Ver arrive : jamais un Ver aussi imposant n'avait été observé. Il le sait, et parce qu'il en a conscience il sait que, sans même avoir agi, sans même avoir fait le moindre mouvement, tous ceux qui l'observent sont déjà en train de parler, créant un mythe que Paul ne veut pas. Par cela ils déforment la réalité pour leur propre expression de la réalité, perdant toute norme de ce qui est vrai de ce qui ne l'est pas. Ils créent un monde dans lequel leurs désirs deviennent leur réalité. Il en est autrement pour Paul : il garde le silence afin de pouvoir prendre pleine conscience de ce qui est en train de se dérouler. Il ne cherche pas à influencer les autres, mais simplement de vivre. Il laisse la réalité être sa vérité, une réalité qui existe parce qu'il la perçoit et l'analyse en elle-même, et non en fonction des symboles qu'elle semble contenir.

Durant ce chapitre, aucune parole n'est directement prononcée. En cela il est important car, comme il a été écrit plus haut, c'est autour de la situation décrite alors que se forme le mythe de Paul. En demeurant silencieux, le personnage de Paul devient l'expression de la naissance des religions et du fanatisme : Paul est un être qui se contrôle et a conscience de sa réalité, c'est pourquoi parler lui est inutile : il sait ce qu'il est, ce qu'il est. Cependant Paul a également conscience de ce qui se dit tout autour de lui, des mots qui lui sont assignés et du changement qui s'opère dans son entourage. Il sait que par les paroles des autres, l'image qui est lui sans être véritablement lui devient de plus en plus puissante, symbole illustrant  ce qu'il est sans l'être. Par les paroles des autres il devient un point de référence pour le monde, un centre autour duquel le fanatisme naît. Le silence devient alors sa seule arme face à ce développement de la pensée communautaire face à laquelle il ne peut rien faire d'autre que conserver le silence pour ne pas l'amplifier. Il sait que tout mot qu'il pourra prononcer deviendra une source de folie supplémentaire, une partie de lui qui viendra amplifier la réalité de tous ceux qui l'écouteront et qui, par la suite, colporteront ses paroles, modifiées, amplifiées par leur propre interprétation, et créeront encore plus de folie. C'est ce qui se produit par la suite lorsqu'il fait face à la population fremen du Sietch Tabr, dont certains membres souhaitent le voir destituer Stilgar dans un combat à mort. Peu avant ce moment, ses proches l'informent de ce qui se trame à ce propos. Les mots qui lui parviennent deviennent des marques d'influences qui tentent de se superposer à la réalité propre de Paul pour le faire agir non comme il le veut, mais comme eux le veulent. Il choisit alors de parler, afin de superposer ses propres mots aux leurs, cependant il ne parvient pas à calmer leur fureur; il ne fait que déplacer le centre de l'attention de Stilgar vers l'Empire. Par les mots il ne résout aucun conflit, il ne peut rien résoudre. La seule chose qu'il peut faire est utiliser le langage comme les autres le font, pour changer la vérité qui se trouvait initialement en eux et la faire tendre vers autre chose. En les empêchant de réfléchir par eux-mêmes et en leur imposant par la parole sa propre vision, Paul déforme l'image initiale de l'esprit Fremen pour le métamorphoser en une nouvelle doctrine, inspirée de ce que lui a vécu dans l'empire. Si cela est possible, c'est parce qu'au travers de la parole utilisée par les fremens ne se trouve aucune réalité certaine pour eux-mêmes. Ils rapportent des faits et énoncent des vérités qui ne sont vérités que parce qu'ils les admettent comme telles. Cependant ces vérités n'ont aucune véritable valeur car aucun de ceux qui parle n'a pris le temps de considérer les mots en tant qu'expression de concepts et de réalités existantes en elles-mêmes, représentations du monde en tant que monde et non en tant que perception de leur réalité. Ceux qui parlent acceptent et se laissent guider sans réfléchir, simplement parce que les mots les poussent à cela. Paul parvient à les manipuler car il a conscience de ce qui se trouve en eux, de la fragilité de leurs opinions issues de l'absence de réelle réflexion. Les personnages de la foule ne se définissent que par leur capacité à parler, ils ne connaissent pas le silence, et puisqu'ils ne savent que parler, ils sont soumis à leur impossibilité de discerner ce qui provient d'eux et ce qu'ils entendent. Pour eux entendre revient à accepter cela comme vrai. Pour Paul, les mots sont des outils qui empêche le chaos de continuer d'être et qui permet de sauver ceux qui peuvent l'être. Mais cela n'est possible que parce qu'il connait le silence. En ne parlant que lorsque cela est nécessaire, ses mots possèdent une force immense, car ils sont choisis, réfléchis, et non simplement diffusés sans conscience de ce qu'ils représentent. Par le silence qui mène à l'introspection, le personnage et l'individu qu'il représente sont des êtres qui comprennent le monde et qui peuvent, par cela, agir de la manière la plus logique possible. Paul fait du silence et de la réflexion qui naît de lui un intermédiaire entre l'être et le monde. Il est ce qui permet à l'humain de faire partie du monde, plutôt que de ne le concevoir que par soi-même.

 

Le silence, armure contre la folie.

 

Cette réalité se retrouve dans le cas d'Alia. Jeune sœur de Paul, son cas particulier fait d'elle un être qui ne maîtrise pas pleinement le silence. Sa naissance intellectuelle, développée dans la matrice de sa mère, a eu lieu par le contact des mots par milliers issus des mémoires de centaines de personnes avec sa conscience encore informe. De cet événement a été créée Alia, dont la caractéristique première est d'être définie en premier lieu par son esprit plutôt que par son corps. Alia n'est pas perçue sous les traits d'un enfant par ceux qui la côtoient, mais comme étant un être étrange et apeurant. À cause de cela, Alia enfant est constamment repoussée par les individus qui vivent autour d'elle. Les événements dont elle est témoin lui rappellent des faits datant parfois de plusieurs siècles avant sa naissance et qu'un enfant de son âge ne devrait pas pouvoir connaître. Ce savoir et son expression créent un trouble permanent chez les fremens qui la considèrent comme une sorte de démon. «I know I am a freak» dit-elle, consciente de sa particularité. Cependant, cette particularité n'est pas physique mais uniquement intellectuelle. Jessica, qui a depuis toujours conscience de la réalité représentée par sa fille, lui expliqua la nécessité de garder le silence afin de ne pas apeurer les autres qui, par leur conception de l'existence limitée à leur propre expérience et incapables de comprendre une autre réalité que la leur, ne peuvent comprendre qui est réellement Alia. «'Alia!' Jessica said. 'I warned you.'». Par ces simples mots, Jessica exprime toute une conception du silence en relation avec les mots. Elle sait que les mots ne peuvent tout exprimer, que l'expérience seule peut parfois permettre de comprendre. Plutôt que de tenter, encore et encore, d'utiliser des mots afin de faire comprendre le particularisme, le silence est parfois la seule protection qui existe. Pour Alia, le silence n'est donc pas simplement un état d'être, mais une sécurité, une protection entre le monde et elle. Expliquer à ceux qui n'ont pas vécu les expériences qu'elle a traversées ne peut amener à rien d'autre qu'au jugement qui est prononcé par Gaius Helen Mohiam lors de leur rencontre dans la tente de l'Empereur à la fin de l'œuvre : l'Abomination.

Ce terme est un élément essentiel de l'œuvre de Dune car il permet d'exprimer la réalité de l'absence de silence chez certains individus. Dans le cas de l'être commun, le silence est un élément qu'il n'est pas nécessaire d'enseigner, car le pouvoir des mots qu'ils possèdent est sans importance. Mais pour le cas d'un personnage comme celui d'Alia, le silence est plus qu'un outil: c'est une nécessité qui peut protéger des autres comme de soi. Le personnage de Gaius Helen Mohiam est consciente de cela, et elle a peur d'Alia pour ses raisons. Alia ne connait pas les limites de son pouvoir et ses dangers. Aussi, quand la vieille femme et la jeune enfant se retrouvent face à face, Alia perturbe le flux des souvenirs pour se faire entendre de la Révérende Mère. Les mots d'Alia deviennent des armes qui peuvent aller jusqu'à perturber le silence chez les autres individus. La vieille femme ne peut alors que hurler, au bord de la démence, et demander à ce que Alia soit tuée.

En refusant de garder le silence sur sa véritable nature, Alia se met elle-même en danger face à ceux qui pourraient la tuer. Inconsciente de ce que ses capacités lui permettent, elle les étale, comme le ferait une personne qui se vanterait d'un savoir dangereux pour son entourage. Le discours devient alors non un élément de communication ou de création, mais un élément de destruction qui peut amener l'être à subir le courroux de l'humanité, à cause de la peur qu'elle génère en elle : l'être particulier, qui possède un savoir que le reste de l'humanité ne peut comprendre, se retrouve être la cible de ses non-semblables qui luttent pour effacer la peur que génère l'autre chez eux. . Le silence est décrit comme un rempart entre le particularisme et la norme, une nécessité à exercer afin de se protéger.

Cependant, cette action ne doit pas se limiter à cela. En effet il serait aisé de considérer le silence comme un moyen afin de se séparer de l'autre, de couper toute communication avec ceux qui ne pensent ou ne sont pas comme soi. L'importance du silence tel qu'exprimé dans le Cycle de Dune est tout autre : le silence est un moyen de communication qui permet à celui qui possède un savoir particulier de transmettre une réalité inexprimable par le langage, répandant ainsi les idées et permettant le changement. Le silence est un état nécessaire à la connaissance de l'un pour l'enseignement à tous. C'est autour de cette réalité que le personnage de Leto 2 se construit dans le livre God Emperor of Dune. Dans ce livre, Leto 2 exprime sa conception particulière de son projet à certaines personnes, et les seuls personnages ayant accès à ce savoir sont ceux qui ont expérimenté la vérité que l'Empereur Dieu tente d'inculquer à tous. Ces personnages sont Siona, Moneo et Hwi, les trois seuls êtres ayant les capacités de pouvoir comprendre ses réelles intentions.

 

La fusion empathique : communication pure.

 

Pour Siona et Moneo, leur affiliation avec les Atréides leur permettent d'avoir accès à la prescience et de pouvoir explorer le temps. Durant ces moments, les individus sont plongés en eux-mêmes, silencieux pour tous sauf pour eux. Pris dans les voies du temps, ils prennent conscience de ce que sera l'avenir, du danger qui plane sur l'humanité. Cette réalité, ils ne peuvent l'accepter que parce qu'ils ne la connaissent pas autrement que par l'expérience de pensées. Les mots ne peuvent exprimer ce qu'ils perçoivent. Après cette expérience, le personnage de Moneo, qui se décrit alors lui-même tandis qu'il la rapporte, dit qu'il a alors abandonné sa rébellion contre l'Empereur-Dieu pour embrasser son règne, car c'était la seule chose qu'il pouvait faire par lui-même. Mais il ne parvient pas à exprimer ce qu'il a vu à ce moment, il ne fait que bafouiller, donnant des explications si vagues que son auditoire ne peut que supposer le pire. Les mots dévoilent par ce personnage leur portée face à l'expérience personnelle, tandis que le silence en dit bien plus. Pour le cas de Hwi qui ne peut avoir accès aux pensées de l'Empereur-Dieu de la même manière, c'est son empathie extrêmement forte qui lui permet de percevoir les intentions véritables de ce dernier. Durant ces moments de communications entre eux, Hwi réagit de la même manière que le fait Moneo : le silence qui est le sien est amplifié par ses larmes qui marquent sa compréhension. Le silence devient alors communication. Les mots perdent leur utilité face à l'expression de sentiments purs dont la représentation conceptuelle ne peut aboutir. Il ne s'agit plus d'expression émotionnelle mais d'externalisation émotionnelle : l'individu en expression n'est plus le référent d'une réalité figée en elle-même par les mots et ce qu'ils devraient parvenir à transmettre. Par le silence l'être est la source de ce que nous appellerons une fusion empathique.

 

Le terme de fusion est utilisé selon son concept physico-chimique premier qui est de rassembler en un seul élément plusieurs éléments auparavant distincts. Le terme empathique renvoie quant à lui à la glu qui permet à cette relation d'avoir lieu. Cette fusion empathique est une communication idéale qui repose sur l'absence de communication au sens empirique du terme. C'est une communication qui fait appel à la capacité de l'émetteur humain de ressentir des émotions et à la capacité du récepteur humain de percevoir ces émotions sans l'intermédiaire des mots. Au travers de cette fusion les sentiments ne sont plus distillés par les mots et le langage. Celui qui expérimente cette situation ne ressent pas des sentiments nés de lui mais ceux de celui avec qui il est en relation. Le récepteur devient l'émetteur. Ils n'échangent pas les rôles. Ils deviennent chacun l'expression du même sentiment.

 

Cette réalité de la communication par le silence trouve son expression dans les trois dernières œuvres du Cycle de Dune, God Emperor of Dune Heretics of Dune and Chaterhouse. Dans le premier d'entre eux, seul Leto 2, Empereur Dieu, parvient à réaliser cela : il peut se plonger dans les mémoires de ses ancêtres, revivre tout ce que chacun d'entre eux a vécu entre le moment de sa naissance et l'instant de la conception de la génération suivante. Dans les deux derniers livres, les Sœurs du Bene Gesserit ont développé une technique de transmission de leurs mémoires par contact de leurs tempes. Lors de ce qui est appelé le transfert, les deux femmes qui accomplissent cet acte reçoivent la vie de l'autre, les émotions mais également tout le passé qui participa à l'existence de l'autre. Cette action, normalement faite avant le décès de l'une des deux participantes, révèle toute sa force dans la deuxième moitié du second opus, lorsque Bellonda et Tamalane l'effectuent entre elles. À partir de ce moment, les deux femmes sont à plusieurs reprises décrites agissant de concert, comme si elles étaient une seule et même personne. Les mots n'ont plus aucune force pour elles, elles se comprennent sans avoir besoin de parler. De plus, tout au long de ces deux œuvres, le Bene Gesserit est souvent décrit comme étant l'organisme essentiel pour chacune de ses constituantes. La vie de l'une d'entre elles est peu de chose face à la survie du groupe. Cette pensée est expliquée par le fait que le partage permet, une fois effectué, de conserver les mémoires de chacune d'entre elles, faisant d'elle une part de l'ensemble. Les Sœurs peuvent alors communiquer avec les mémoires de toutes celles qui se trouvent en elle non seulement par les mots, selon un principe de communication de pensées à pensées, mais également de projection de la conscience dans les souvenirs, comme il est expliqué plus haut pour le cas de Leto 2.

 

Cette communication nouvelle est la dernière étape du principe de communication, car elle se sépare des mots pour ne reposer que sur les émotions, réalité pure de l'événement et de la vie de chacun. Durant ces moments d'intense silence, les êtres qui se plongent dans les souvenirs cessent d'être eux pour devenir ceux qui vécurent. L'individu n'est alors plus lui, mais l'autre. Par cela, l'individu qui vit ce qu'il n'a jamais réellement vécu prend conscience de la réalité de l'autre. Les vies passées deviennent vraies. Elles cessent d'être des interprétations, des distillations passées au filtre de l'existence du soi unique. Il ne peut plus exister de mensonge ou d'incommunicabilité, car l'être qui vit ces moments vit les souvenirs comme s'ils étaient en train de se produire. L'introspection est totale. L'expérience de communication est parfaite.

 

Conclusion

 

Au travers de la conception du silence dans l'œuvre du Cycle de Dune, l'être se transforme. Tout d'abord point dans un ensemble qui souffre des perturbations que créent le langage, il devient à sa fin une partie du tout de l'humanité. Les mots, soumis à l'interprétation, aux expériences et aux définitions de chacun perdent leur utilité pour laisser la place aux émotions sans déformations. Le clivage qui nécessite leur emploi en tant que lien entre les êtres disparait. Il n'existe plus de séparation entre les humains. L'humanité devient réellement humanité.

 

 

Please reload

Please reload

Search By Tags
Please reload

Archive

© 2015 Tristan Bera - Antares Trib. Proudly created with Wix.com

This site was designed with the
.com
website builder. Create your website today.
Start Now