Orphée

 

Salué. Adulé. Presque une icône. Parfois même au-delà. Le bac à courrier déverse les montagnes de lettres, de demandes d’invitations. La lumière du plafonnier reflète les disques brillants qui tapissent les murs, les plaques vernies qui rappellent telle ou telle soirée, gala ou cérémonie. L’intérieur frais et doux respire le silence, la quiétude. Aucun désordre, pas de poussière. Le ciel, d’un bleu sans douleur, sans écart, laisse le soleil filtrer au travers du verre teinté, qui diffuse sa clarté distillée dans la pièce échancrée. Les deux sièges d’osier, opposés l’un à l’autre, se font face : Clair et obscur unis, leurs pieds s’enfoncent dans l’épais tapis couleur de rouille. Un voile léger se laisse bercer contre le dossier blanc, malgré l’absence de mouvement dans la pièce.

 

Une atmosphère gelée. Sur la table de verre fumé une corbeille à fruits, vide, trône, telle un buisson d’épines sur une lande aride. Son faible reflet ne se répond qu’à lui-même. Il semble s’enfoncer dans la nuit de la profondeur, comme une chausse-trappe qui avalerait le monde du dessus pour tout emporter vers le cœur de la terre.

 

La bibliothèque, sur le mur Sud de la pièce, la domine de son poids de bois mort. Les ouvrages, symétriques, identiques, s’alignent sans écart dans leur piège d’acajou, séparés de l’atmosphère par un couvercle de verre. Elle dévore l’espace, de sa stature reptilienne. Elle écrase toute présence, efface toute substance. rien d’autre n’existe à côté d’elle. Tout disparait.

 

En son sein se lient les auteurs des temps perdus : d’Ovide à Zola, les pages blotties contre elles-mêmes patientent à l’abri des heures dans l’immobilité propre aux statues. Sous ces monceaux de pâte encrée, des séries de photos sous cadre s’offrent au silence : Non pas des images de collection, des œuvres d’art, mais de simples photographies en couleurs, des parcelles de passé que conserve le présent. Sur l’une, c’est un couple sous un voile de feuilles d’automne qui les entourent, des feuilles caramel et miel sur un fond bleuté, une étincelle de tempête qui encercle les deux êtres ; sur une autre, le même couple, en gros plan, qui se regarde en contemplant l’horizon au-delà de l’objectif.

 

Le troisième cadre est effondré. Face cachée, la plaque de bois verni marquait un écart sur la surface lisse, sur la perfection totale de la pièce.

 

Rien d’autre ne se distingue que ce cadre renversé, cette ouverture cloisonnée. Rien. Pas même le corps étalé sur le divan.

 

Cette masse, sans mouvement, est presque diluée dans le cuir neigeux. Sa faible respiration pour seule marque de son existence le rattache encore au monde des vivants. Ses jambes pendantes sur le bord ont cessé tout mouvement. Le bras gauche, lâche, suspendu par ses tendons tiraillés, et le droit, laissé à lui-même, l’ombre sur le regard perdu.

 

Le silence grinçant d’une porte. Le vent s’engouffre, froid, invisible, balaye les partitions pour qu’elles recouvrent le sol. Les notes s’étirent, vibrent sans qu’un son ne sorte.

 

Le sanglot se libère. Le corps, devenu violoncelle, grince de la grave vibration de l’absence pesante. Le ventre palpite, pulse sur un rythme décadent, et les yeux coulent de souffrance.

 

La question semble résonner. Mais elle n’a pas d’écho. Elle s’amplifie, devient de plus en plus forte, jusqu’à brûler le corps qui ne peut s’achever.

 

Dessous son corps, un journal glisse et tombe. Perdu dans ses pages, un article fait cas de l’affaissement d’un quartier dans lequel plusieurs personnes rendirent leur dernier souffle. Dans cet article, un nom ressort. Depuis cet article, une vie se dissout.

 

La chaîne audio était demeurée muette depuis. Il ne restait plus un éclat de rire, plus un seul élan de vie. La guitare était oubliée, dans sa loge d’acier.

 

Il avait lutté, auprès d’elle, contre le froid qui avait envahi chaque cellule. Il avait rassemblé une cohorte de médecins, qui n’avaient rien pu faire. Elle avait sombré.

 

Il avait voulu la suivre, avait supplié les hommes de science de lui servir de thanatonautes, pour plonger la chercher. Il avait voulu tout tenter, pour ne pas avoir à regretter.

 

Mais cela lui avait été refusé. Il avait été regardé comme on observe un fou au travers d’une cage de verre. Prisonnier de sa démence il s’était retiré. Son chagrin l’avait séparé du monde réel. Incapable de dormir il rêvait le jour de pas feutrés qui remplissaient chaque pièce, des marques humides de pieds chuchotaient à chaque instant, se cachaient derrière des rideaux voluptueux qui dessinaient les contours d’un corps, et s’évanouissaient au moindre mouvement. Les visages figés des photos conservaient de leur temps qui recommençait chaque matin : Les mêmes émois se liaient en un leitmotiv hypnotique où la danse des feuilles et le gel devenaient cléments ou déments selon la ronde du temps.

 

Il devenait fou. Il sentait la brûlure de son corps se déverser dans son âme.

 

Il s’était retourné vers la musique. En elle il avait retrouvé un semblant de vie. Il avait composé en souvenir de celle qui lui avait offert ces années de bonheur passé. Chaque chanson avait sa rumeur, son parfum.

 

Son retour avait rassemblé les foules des passionnés. Leur force de vie lui avait redonné les prémisses d’un nouveau souffle. De ville en ville, dans ces multiples salles, il avait découvert un nouvel univers. Elle était restée longtemps à ses côtés, fantôme qui s’abreuvait au sang de sa tristesse. Peu à peu, il regardait plus loin, sans jamais l’oublier.

 

Mais la critique brisait sa descendance. Elle semblait trop frêle, presque malade dans sa tentative de restaurer un “mort à jamais cadavérique”, opposée aux œuvres ranimant les grands noms de l’histoire.

 

Brisé. Son cœur se retrouvait sans terre. Les frêles racines de sa nouvelle existence avait subi les assauts gelés de son temps. Ses brûlures larmoyantes avaient éclaté l’écorce, l’avaient laissé à nu, et les foudres des foules avaient fini de le transpercer.

 

Perdu, tapi dans la plaine, tel un petit fauve précipité dans le présent du réel, il se reprenait à pleurer sur les gravures de ses souvenirs que son esprit magnifiait.

 

Il dort, sans rêve et sans sommeil il occulte la lumière. Mort sans l’être ; vivant sans l’âme, il demeure statique, avec comme seul lien à la vie cette chaleur froide qui ne rappelle rien.

 

Les pas qu’il entend, depuis longtemps ils heurtent ses songes brouillés. Le frottement de la peau sur le pelage végétal est comme une invitation. Mais il reste allongé, réfutant cette pulsion qui l’attire vers la folie.

Le vent semble s’être introduit, la légère respiration de son passage migre dans les voiles qui brisent le jour.

Un éclat se dépose sur le fil superbe, sur la marbrure laiteuse, bras de la faucheuse qui patiente devant son du. 

 

Son œil s’entrouvre. Dans le même temps que son corps. Le fleuve de sa vie déborde, maculant de carmin la soie de neige qui recueillait sa présence.

 

Un pic, puis, un autre, et encore, un autre. La lame et le bras ne sont plus qu’un. Comme un oiseau qui se nourrit la lame s’enfonce et retire des lambeaux larmoyants.

 

Lui, il ne bouge pas. Il observe et ressent, avec cette simple parole qui lui revient à chaque déchirement de ses chairs : “ C’est cela recevoir la mort ?”

 

La charpie de son ventre a enfin eu raison de son existence. L’arme sur le côté du corps, des mots sur le sol signent la passion souterraine et souveraine. Pas de regard pour elle, elle le regarde mourir, pour être la dernière à poser les yeux sur lui. Puis elle part, de l’acide sur les joues, pour le bonheur d’avoir partagé ces ultimes instants.

 

Mais elle ignorait qu’il n’avait pas pensé à elle.

© 2015 Tristan Bera - Antares Trib. Proudly created with Wix.com

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