Narcisse

 

Il était tard, ou tôt, très tôt. Ce moment où le soleil est masqué, où le froid rôde sur la peau tannée des pavés, où le souffle léger de l’Hégoa, au dessus des lignes rudes des barres populeuses, agite les rayons solaires. La nuit recouvrait de ses regards les morts comme les vivants. Pour elle, tout se ressemble : Le silence du cœur se lie à la quiétude des rêves; les corps allongés, sous les peaux de bêtes, ou sous la terre, reposent jusqu’à leur renaissance, lorsque le cri qui gît derrière les dernières limites du monde se soulèveront, pour répandre la lumière, et éteindre l’obscurité.

 

Les voûtes célestes, qui s’étaient endormies à l’antre du ciel, commençaient à s’agiter. Les voies formaient une rivière vagabonde, qui descendait le cours des ruelles, qui montait contre les façades ternes encore baignées par la nuit, navire d’Hélios qui glisse pour prendre le cap du couchant.

 

Le tapis d’herbes du parc semblait une peau de loup, sombre et féroce. Tout autour de la pièce d’eau embrumée, la terre couleur de rouille se diffusait des berges, faisait des lignes minces, dessinait un réseau, sur le miroir en mouvement.

 

Un choc, puis un autre, et encore un autre, avant que l’éclat n’engloutisse la pierre jetée. Les ronds d’eau grandissaient, se mêlaient, gagnaient la berge, puis mourraient. Brève existence pour ces cercles échos. Ils n’eurent que l’espace de la chute de la pierre comme seule existence, un instant mort avant d’avoir eu la conscience du temps, comme une pensée prise dans l’étau des paroles, brisées par l’oubli de la précédente, et l’anticipation de la suivante.

 

La main cherchait un autre galet. Elle en saisit un, le lança sur les traces disparues. La tranche rocheuse explosa la surface, rebondissait, encore, et encore, jusqu’à s’enfoncer dans la couche terreuse, sur l’autre rive.

 

Le corps se déplaça pour récupérer son bien. Il marchait, le ciel se colorait. Alors qu’il se penchait, le visage proche de l’eau, la lumière baigna ses traits. Le bras dans l’eau, l’homme remarqua le faible reflet qui le regardait. Lié à lui par lui, frères conjoints par la main avalée, il lui semblait regarder un autre qui le montrait, sosie parfait.

 

Il se retira, le caillou en main. Il était brillant, poli par l’onde, ressemblait à un bloc de granit avec ses veines brunes et azur, et froid, comme un couvercle sur une bouche de terre. Il le mit dans l’une de ses poches, enrobé par un mouchoir de papier qui se déchirait par l’humidité.

 

Devant l’entrée de l’immeuble où il se rendait, une vieille femme, voutée, rêche, comme une vieille souche depuis trop longtemps tranchée, peinait pour soutenir la porte. Il la regardait, fasciné par cette enveloppe vidée de toute force, défigurée par l’effort, frêle comme une branche morte, échevelée comme une poupée démodée. Elle tendit sa main pour saisir le sac-cabas qui trainait derrière elle, et de sa manche vermoulue deux pièces glissèrent, sonnèrent contre le perron de céramique.Ce fut ce bruit qui décida l’homme à s’avancer. Il soutint la porte, porta le sac jusqu’à sa propriétaire et l’aida, quand l’ascenseur la relâcha, en soutenant le battant de porte de l’appartement.

 

Chez lui, la main dans sa poche, il posa la pierre sur un petit tas de cailloux à côté de sa chambre, sur un meuble vide. Il enleva sa chemise, son pantalon, sa glissa dans sa douche, se laissa aller à l’eau brûlante qui faisait oublier la peine de la nuit.

 

Sorti, il passa son peignoir et sa main sur le miroir. Son visage flou, ses cheveux encore humides, il se regardait sans se voir. La fatigue brûlait ses paupières. Il aimait ces moments, où il était en marge, au bord de l’éveil, alors que le monde se hissait hors du sommeil, à petits pas.

 

Il ne bougeait pas. Face à lui-même il cherchait cet éclat qui le distinguait, qui le faisait briller. son corps fatigué par la nuit gardait sa ferme élasticité, sa puissance. Il en était fier, il la chérissait, plus que toute autre chose.

Éclat. Non pas éclat mais brisure, fissure, fêlure. Un trait qui s’étend, qui traverse, transperce le miroir. Sa main se porte vers l’image impalpable. Elle glisse, s’accroche sans prise. Un bruit, puis un autre. Des clapotis qui s’échappent pour se briser contre le sol. Les pierres s’effondrent au même rythme que l’illusion qui se dissipe. Les pierres s’effondrent sur le fil du temps, et gagnent en beauté. Le corps de l’homme vient de s’enfuir, le temps lui a dérobé sa vie. Ne reste qu’une marque de main sur le miroir sans reflet, sur la fenêtre ouverte.

© 2015 Tristan Bera - Antares Trib. Proudly created with Wix.com

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