Chapitre 1

 

Soleil

 

Il savait, de ce savoir d’une prodigalité telle qu’elle s’apparente plus à la folie qu’à une simple intelligence passionnée, que cette personne était la clé de sa recherche frénétique qui se poursuivait depuis maintenant cent soixante quatorze heures et trente trois minutes et qui allait prendre fin avec ce qu’il allait découvrir lorsque cette personne arriverait enfin au terme de sa pérégrination fastueuse au milieu des passants et des lumières du soir, lorsqu’elle s’approcherait enfin de ce quelque chose encore inconsistant et qu’elle accomplirait, dans un mouvement erratique, ce qu’elle devait faire, ce pour quoi elle existait, l’unique moment qui donnerait à son existence toute sa gloire et toute son œuvre, l’apogée de sa forme et de sa matière.

 

Le signal, dans le coin gauche de sa vision, était suffisamment discret pour ne pas le gêner. Dans quelques minutes, il se ferait bien plus insistant, et alors, oui, il devra répondre à sa présence. Mais pas maintenant.

 

Devant lui, il y avait cette personne qu’il ne connaissait que de vue et qu’il suivait depuis le milieu de la soirée, cette personne à l’attitude particulière, cette attitude qu’on ces individus dont l’extrême velléité se superpose à une démarche prompte et sereine que personne ne remarque vraiment, ou bien qui se laisse s’enfuir avec le soucis inconscient d’un solipsisme presque effacé, dont le pouvoir sur la conscience ne retient qu’un regard parcimonieux et un oubli immédiat.

 

Mais pas pour lui.

Lui avait senti qu’il devait la suivre.

Il n’avait aucune preuve.

Il le savait, c’est tout.

 

Pour cela il lui fallait continuer de la suivre comme l’aurait fait un spectre ou une ombre, sans qu’elle sente son regard sur sa nuque, sans qu’il ne lui prenne l’envie subite de s’éteindre hors du chemin qu’elle suivait de manière presque hypnotique dans une voie de traverse et de ruiner toutes ses recherches et ses sources, les dizaines d’heures d’interrogatoire, les centaines d’heures de pérégrinations au milieu des couloirs et des plaines impeccables à la poursuite de cette idée, de cette infime et profonde sensation qui l’avait mené à soutenir son attention sur cette personne unique, cette femme qui semblait si commune et si banale qui ne savait même pas qu’il existait et qui ne le saurait jamais, car elle n’était qu’un passe-droit, une sorte de carte vivante qui lui ouvrirait la porte vers ce qu’il espérait contenir la réponse qu’il recherchait en ces lieux. Au-delà de cela elle n’était rien.

 

Sa démarche chancelante rappelait celle de ces grands oiseaux qu’il avait déjà pu observer au-dessus de cette ville, ces animaux dont la grâce ne se trouvait pas dans leur présence terrestre mais dans leur vol majestueux. Elle clopinait presque, révélant soit une vieille blessure au genou qui aurait mal guéri, soit une malformation congénitale qui aurait dû la priver de son droit de se mouvoir au milieu des gens sains, mais qui avait été jugée suffisante pour qu’elle se déplace et qui jouait en sa faveur, la rendant tellement visible que personne ne prenait attention à elle. Sauf cette fois.

 

Le mouvement qu’il fit lui permit de ne pas se faire voir lorsque, par intuition ou sous l’effet de la tension qu’elle abritait, elle s’était retournée. Ue dalle mal scellée, ou bien le pied d’une personne qui se serait attardé contre le sien sans aucune intention particulière ? Non… rien… Encore ? Un bref regard sur le sol ne lui apprit rien. Il se redressa. Il n’avait pas le temps en ce moment. Ce qui comptait était qu’il avait trébuché, disparaissant momentanément aux regards des passants qui ne partageaient pas son univers direct et ainsi à ceux de sa proie qui, se sentant de plus en plus proche de son objectif, devenait de plus en plus suspicieuse, de plus en plus menacée, car il est de la nature de ces personnes de se croire harassées par le sort et les passions alors qu’elles vont accomplir quelques actions particulières. Si elle avait su que, quoi qu’elle fasse, quoi qu’elle puisse faire, rien de tout cela ne pourrait avoir jamais aucun incidence sur quoi que ce soit, peut-être n’aurait-elle jamais été choisie pour ce rôle. Ou bien peut-être que tout cela était obligatoire, que sa condition présente ne pouvait être différente de ce qu’elle était et que, dans l’ordre naturel des choses d’ici ou d’ailleurs, ce qu’elle est correspondait à ce qu’elle devait être…

 

Mais cela ne changerait rien pour cette personne. Son chemin repris, il put de nouveau la suivre, la main contre son vieux chapeau de feutre d’un bleu tirant sur le noir, paré à prévenir toute nouvelle crise paranoïaque par un simple mouvement de main et un fléchissement des jambes. Encore un bref regard derrière elle, plus par réflexe que par volonté de bien s’assurer d’être seule, et la personne s’engouffra dans un espace sombre abrité du soleil par la cime des immeubles et le drapé des décorations citadines où une porte, d’un aspect de rouille et creusé par les trop nombreux poings robustes, l’attendait, lui. Trois pas furent faits, et tout fut fini. Le guide involontaire, trop chétif pour opposer une quelconque résistance, tomba au premier coup qu’il reçut à la base de la nuque. Il n’eut qu’à le revêtir de son propre vêtement, qui cachait avec précision un habit semblable à celui de sa fraîche victime, et à déposer le corps inconscient contre la vasque de métal qui servait de poubelle, puis à prendre place devant la porte, avant le prochain mouvement.

 

Dans le coin gauche de sa vision, l’alerte était presque à point. Le temps était venu. Il avait voulu accomplir cette dernière action, afin d’être sûr de pouvoir reprendre dans une situation qui le laisserait maitre de ses mouvements. Il enregistra les derniers événements, se laissa une note afin de se souvenir de ce qu’il lui restait à faire avant d’ouvrir la porte, puis commanda mentalement la déconnexion du réseau.

 

Après la lumière, même blafarde, de la ruelle, le retour à l’obscurité pesante de sa chambre, que ne venait troubler que le clignotement rougeoyant et régulier de son réveil, lui était insupportable. Ces quelques secondes de néant étaient comme une chute profonde dans un gouffre, le laissant libre et esclave de sa propre conscience qui pouvait à loisir créer entre les interstices de sa pensée l’incohérente présence de tout ce qui pouvait lui nuire. Avant même la fin de son premier souffle, la commande vocale avait déjà réagi à l’ordre de laisser entrer la lumière à l’intérieur de la chambre. La fenêtre retira la teinte d’encre qui faisait rempart aux rayons solaires, dévoilant au regard béat une matinée pleine d’une agréable tiédeur que la végétation des terrasses avoisinantes régalait de ses teintes fraîches et acides. Par delà les immeubles clairs aux reflets gelés s’étirait comme un voile le fin drap de rosée des heures sobres du matin qui effaçait les contours lointains des collines veloutées parsemées des céréales du jeune été et des arbres pleins de fleurs et de fruits qui avec patience se laissaient cueillir par les ouvriers arboricoles.

 

Le toit grisâtre de sa terrasse personnelle se détendit sur son ordre, et des courbes qui naissaient aux commissures des murs les fins rayons de chaleur de l’astre, comme un cœur fleuri, vinrent abreuver son corps encore engourdi par la nuit et les rêves, le repaissant de cette vigueur tonifiante et délicate que sa peau attendait pour se détendre et respirer. Il s’étira, longuement, avec puissance, dénouant ses muscles qui avaient dû lutter contre leur envie de suivre son esprit médiant dans les mouvements simulés qui l’avaient conduit jusqu’à cette porte qui contenait… quelque chose.

 

Quelque chose. Il se rappela son écart sans pouvoir le comprendre. Son corps en éveil lui rappelait la sensation, un mélange de réflexe et de rétention, comme s’il avait heurté du vide. À présent il pouvait y réfléchir. Pourquoi avait-il trébuché ? Il se massa le pied, tentant de retrouver l’exacte pression qu’il avait alors ressenti, mais il ne put y parvenir. Le souvenir avait disparu, comme s’il s’était enfui de son corps à l’instant même de sa réalisation, comme si ce geste n’avait pas été son geste…

 

L’écran situé à côté de son lit étincela, transmettant les progressions de ses amis : encore une fois, il était derrière le duo des frères Ilianov; il n’y avait aucune surprise à cela. Ils avaient pris une avance conséquente depuis qu’ils avaient, par une chance improbable, découverts par eux-mêmes cette porte qu’il avait mis près d’un mois à atteindre, après avoir espionné, payé, corrompu un nombre presque incalculable de personnes. Mais cela avait porté ses fruits : il était repassé en troisième position parmi ses amis, juste devant Syli.

 

Syli… la clairvoyante Syli. L’incompréhensible Syli. Sa plus grande rivale. Sa plus grande alliée. Celle qui était toujours juste derrière lui, comme un leitmotiv, comme une ombre. Qu’importait le Jeu elle le suivait mais choisissait toujours un chemin entièrement différent. Lui voulait la vérité. Elle disait chercher la vie.

 

Il la retrouvait toujours à la fin, chaque matin, toujours à la même heure, et descendaient ensemble vers l’esplanade où ils passaient leurs journées. D’aucun l’aurait crue attirée par lui, lui savait qu’il y avait autre chose quand, un matin, il avait attendu qu’elle sorte de son logement. C’était une danse entre eux, une danse que personne ne pouvait voir, qui semblait jouer en sa faveur à lui mais qu’il savait fausse. C’était ce que les autres s’imaginaient. Cela lui convenait. Face aux autres ils étaient en constant combat. Seuls ils étaient autre chose.

 

Son écran s’illumina à cette pensée, et sur le cadran de jaspe quelques lettres luisantes confirmèrent son propos : Tyréjas tricheur.

 

C’était elle, bien entendu. Leur petit jeu venait de débuter. Bien entendu tout le monde avait déjà vu ce message et commençait à parler. Qu’il était aisé d’animer les autres. Syli était experte en cela. Non pas qu’elle aimait semer la discorde mais elle appréciait la voir naître pour ensuite l’éteindre d’un geste. Personne ne détestait l’animosité qui pouvait apparaître entre les êtres qu’elle. Ce qu’elle faisait, elle le faisait comme un rappel constant de la fragilité de leur monde, pour se souvenir que ce qu’ils étaient reposait sur une stabilité frêle et subtile qu’elle se disait devoir protéger.

 

Étrange Syli, pleine de contradictions.

 

Une contradiction qu’il lui ferait payer ce matin, se dit-il avec un sourire. Peut-être était-ce un fragment de rancœur qui parlait, mais cela servirait leur propos et rappellerait à Syli qu’il n’était pas son jouet.

 

Le cadran réduisit son intensité avant de retourner dans l’obscurité de l’alcôve qui le contenait. À son tour, la cuisine se manifesta, ouvrant grand ses bras pour se saisir des composants nécessaires à la préparation du petit-déjeuner de son propriétaire tandis que celui-ci s’asseyait, attendant sans expression que la nourriture lui parvienne, encore à demi nu, revenant au jeu et à ce qui pourrait arriver derrière cette porte ancienne et rongée par les ans perdue au milieu de milliers d’autres qui pourraient tout aussi bien convenir pour d’autres situations, d’autres personnes. Mais c’était celle-ci qu’il lui fallait ouvrir, celle-ci parmi toutes les autres. Elle était unique pour lui. Mais pas pour les autres. Ou bien… peut-être quelqu’un d’autre avait pour objectif cette porte, précisément; peut-être que, quelque part, quelqu’un l’avait déjà franchie ? Qu’avait-elle découvert ? Qu’avait-elle fait ? Et le Jeu était-il programmé pour fournir à chaque fois la même réponse aux mêmes stimuli, ou bien le programme était-il conçu pour réagir différemment selon le temps passé, selon un temps bien à lui ?

 

Contre le verre des fenêtres, une fine pluie s’étira, une de ces pluies artificielles jetées des parois mêmes des immeubles, qui lavaient le drap de poussière que la nuit avait déposé, porté par les vents cléments des collines voisines, gorgées du pollen des fleurs en pâmoison qui, bientôt, recouvriraient l’horizon des teintes volatiles du printemps miroitant, éclipsant les derniers soubresauts d’un hiver déjà lointain qui avait rassasié la terre des fraîcheurs du gel et des saveurs des neiges. La brise frissonnante accompagnait l’eau artificielle pour bercer les feuilles fragiles des arbres en éclosion, dont les arômes de miel et d’érable venaient combler les narines encore plissées de l’homme alors que devant lui venait prendre place la tasse fumante d’un café corsé et tremblant de chaleur. Tendant la main, il se saisit de l’anse tiède et porta à ses lèvres le nectar ombragé qui vint étirer ses sens et finir de chasser l’engourdissement de la nuit, le préparant pour une nouvelle journée, sous les voiles protecteurs de la cité de Cérès.

 

Sur le parvis flamboyant de verdure Tyréjas attendait. Sur le tissu qui lui couvrait le corps, le soleil grattait de ses parcelles de lumière les plis négligés qui donnaient l’air moins alerte et que les garde-robes incluaient rigoureusement dans le processus de nettoyage. Cette ancienne manie s’était révélée de nouveau, après une nouvelle décennie d’oubli inconscient, comme un appel au changement des normes qui structuraient la cité. Tous les habitants avaient, comme d’un commun accord, accepté le retour de cette mode comme revient le printemps après un hiver qui aurait été trop rude : l’aspect froissé des habits créait dans le paysage urbain une sorte de nouvelle vague, un nouveau mouvement qui se répandait au travers de chaque citoyen et le faisait paraitre plus beau, plus sain, plus serein, différent de ce qu’il était avant tout en le laissant, par son acceptation, disposé à être une partie d’un tout qui se devait d’être uniforme, prouvant ainsi à ses semblables qu’il était à la fois lui et les autres, qu’il avait, entre ses mains et dans sa manière même d’être perçu, un contrôle qui le faisait maître de son image, mais aussi, et surtout, image de tous les citoyens autour de lui, car lorsque le changement se produisait, tous s’y conformaient. Ils étaient eux et uns, différents et identiques tout à la fois. Tel était l’esprit de leur ville.

 

Avec le flottement du vent contre son corps, l’homme ressentait le temps qui passait autour de lui, les mouvements qui glissaient à la surface des choses sans sembler les toucher. Derrière lui les portes automatiques émettaient le chant fin du frottement du verre contre le verre, laissant passer sans pression les hommes et les femmes qui habitaient dans cette tour qu’il venait de quitter, et dont la structure octogonale s’élançait vers le ciel comme un doigt tendu vers l’éternel, au milieu de milliers de ses semblables dont le regard inconsciemment suggéré semblait vouloir percer la voûte du monde sensible pour trouver la demeure des dieux par-delà l’azur invisible mais qui ne faisait que se repaître du ciel sans ride ni tache. Les bruits des chaussures clapotaient dans le verger qui entouraient les édifices et venaient frapper les bords des pierres de mica pour de nouveau s’élancer au travers des branches souples des cerisiers fleuris et des pêchers veloutés, créant les bruits de milliers d’oiseaux qui répondaient à ceux des enfants des nues qui, depuis longtemps éveillés, patientaient pour prendre la parole. La roche taillée et les cascades, fascinantes rivières qui traversaient les moindres arrondissements de la ville, amplifiaient le souffle des humains que le dehors, de sa teinte pastel, avait attirés. Et les espèces, partageant sans haine le même espace, s’observaient, de cet œil que l’habitude n’a pas éteint, comme celui d’une mère que le spectacle quotidien de son enfant ne parvient à lasser, sans que ni la peur ni l’envie ne viennent troubler le spectacle de leurs vies ainsi mêlées.

 

Autour de la ville, dans les grands espaces qui entouraient les immeubles et dont la présence même ne troublait ni l’herbe grasse ni l’insecte, s’étiraient comme d’immenses pelages, ou de gigantesques toges aux multiples replis les collines ventrues et les plaines fastueuses, parsemées d’arbres généreux et d’épis croquants sur lesquels le soleil venait déverser sa pluie d’énergie salvatrice, et au milieu d’eux, entre cette flore abondante et ses promesses par milliers, se distinguaient les éclats d’argents et d’airain des ouvriers mécanisés qui œuvraient de délicatesse et de patience afin de retirer les fruits et les céréales, les légumes et les racines qui formaient l’alimentation non seulement des humains, mais aussi de chacune des espèces vivantes qui ornaient Cérès.

 

Entre les champs et les forêts s’étiraient aussi les lacs vivifiants et les bras des fleuves courageux dont les habitants et les locataires d’un temps formaient eux-aussi la base de l’alimentation de chacun en ce lieu. La douceur quotidienne de l’eau claire, alliée aux senteurs glacées des courants descendants du nord, venait se mélanger à la chaleur pâle du soleil printanier pour former au-dessus des courbes lointaines de l’horizon la vague naissante d’une après-midi chatoyante, dont le frêle reflet d’étain s’étirait déjà, annonce d’une soirée que l’humidité baignerait de ses charmes et d’une nuit merveilleuse offrant à ceux qui le souhaitaient le spectacle frissonnant d’un ciel de lait pur.

 

Tyréjas, sur le bord de sa demeure, observait tout cela, les animaux et les sources d’eau qui formaient un canon inlassable et silencieux, les vagues des gerbes encore fraîches des plantes nourricières et les ombres sensuelles des corps par milliers, sans même les voir. Ses yeux étaient ouverts, mais il ne pensait qu’à ses pérégrinations de la nuit, à la traque sans repos qui avait déchainé son esprit dans la quête perpétuelle d’indices lui révélant l’unique faille, le seul principe qui lui permettait de sortir de cette impasse, ou plutôt de cette écluse, dont le mince filet de lumière lui était invisible, jusqu’à ce matin. Et c’était à présent fait. Il pouvait de nouveau s’attendre à découvrir ces lieux inconnus et ces personnes inaccessibles, les machinations sans fin et les villes imaginaires qui l’avaient séduit lors de son choix, sept mois auparavant. Tout ça grâce à ce faux-mouvement.

 

Qu’était-il ? Était-ce un geste involontaire de son corps face à ce qui allait se produire ? Cela paraissait trop gros pour être vrai. Il n’avait rien deviné du geste de celle qu’il suivait avant de se redresser et de la voir reprendre sa route. Était-ce son impatience qui l’avait fait rater cet obstacle qu’il n’avait pu voir ? Il n’avait pas même senti l’obstacle en question. C’était autre chose, mais quoi… Était-ce le Jeu ? Ça n’était pas possible non plus. Le Jeu ne pouvait aider quiconque. Quelqu’un l’avait-il aidé ? Comment ? Chaque Jeu abritait un joueur unique, et même si certains partageaient le même Jeu, ils ne pouvaient se voir les uns les autres. Non, c’était autre chose. Mais quoi ?

Le Jeu… Comme tous les autres dans son cas il avait eu le choix entre plusieurs centaines de jeux, chacun d’entre eux faisant appel à des capacités spéciales et répondant aux affinités particulières de chacun; les simulations sportives, mathématiques ou mécaniques côtoyaient les reconstitutions logiques ou météorologiques. Mais ce que Tyréjas appréciait plus que toute autre chose c’était les jeux de réflexion, les structures dans lesquelles son esprit, sa logique, sa mémoire et ses capacités de stratégies pouvaient être éprouvées; ce qu’il recherchait pour chacune de ses nuits était l’excitation sulfureuse des regards contre sa nuque, le long de ses pas, au coin des rues fumeuses que les tuyauteries saturées par les cyanides envahissaient. Ce qui le faisait vibrer, c’était l’impatience qui brûlait ses veines lorsqu’un son issu du gouffre cinglant de l’innommable venait jusqu’à ses oreilles pour lui susurrer un mot qui avait alors valeur d’invocation, libérant toutes ses facultés en un torrent presque magique lui permettant de se révéler à lui-même, pour ce qui s’ouvrait à lui. C’était lors de ces moments qu’il était le plus vivant, que le temps pour lui se suspendait, devenait comme un fil de soie suspendu entre le ciel et la terre que rien ne pouvait atteindre. Le matin pourtant parvenait toujours à le saisir à le tirer hors de son monde pour qu’il déambule sur la coque lisse du réel, qu’il rejoigne ses semblables dans les rues droites et ombragées, le temps que le soleil décrive son ellipse et s’en retourne en-dessous, pour qu’il puisse de nouveau se brancher et s’évader.

 

S’évader…

 

Une faible pression à la base de son dos le tira de sa rêverie, un doigt expert, habitué à son corps, venait de s’y poser et remontait le long de sa colonne vertébrale, passant sur chaque vertèbre, s’y arrêtant le temps d’un examen précis, traçant sur les nerfs qui s’en échappaient une ligne plaisante avant de reprendre le chemin et de recommencer, à chaque pallier, jusqu’à ce que le cou soit atteint, que les doigts s’étirent contre sa peau, que la paume de la main exerce la pression de ses muscles tièdes contre la nuque ouverte à sa présence, et qu’elle l’enserre passionnément, tandis que l’autre main, savamment tenue à l’écart, ne s’immisce contre la taille relâchée pour se blottir contre le ventre légèrement gonflé par l’âge, attirant avec elle le reste du corps qui se presse à son tour contre le corps patient, et qu’une voix, légère et connue, ne chante au creux de l’oreille de l’homme de petits mots tendres qui le firent se retourner et faire face à cette jeune beauté blonde aux yeux qui lui avaient toujours paru un peu trop bleus qu’il connaissait si bien.

 

«  Et bien, on ne m’a pas attendu ce matin pour descendre ? »

- Je ne pensais pas que tu voudrais que je t’attende, répondit-il avec un demi-sourire, comme s’il était vexé

- Tu parles de ce petit message que je t’ai envoyé ce matin ? Je t’ai blessé c’est ça ?

- Pas du tout. Mais dès le matin, avant même un bonjour, c’est…

- Ô ! Il voulait un bonjour, dit-elle en se penchant sur sa bouche, comme il est mignon.

- Et puis pourquoi tricheur, rajouta-t-il avec un mouvement de recul ? Tu sais que les autres vont m’observer pour tenter de trouver une preuve.

- Oui… dit-elle en se pinçant les lèvres, je sais. Comme ça je vais pouvoir leur rappeler encore une fois ce que c’est que d’être trop attentif aux défauts des autres.

- Et pourquoi ça ne serait pas toi plutôt que moi pour une fois, dit-il sèchement.

- Parce que c’est toi qui est devant moi et pas le contraire, fit-elle, se calant sur son attitude. Qu’est-ce qui se passe aujourd’hui ?

- Rien, répondit-il. C’est juste moi. Pardon.

- C’est encore le Jeu ? Tu as encore ressenti la même chose ? lui chuchota-t-elle.

Seule Syli savait. Il lui avait confié ses sensations lors de sa troisième impression, huit jours auparavant. Depuis, cela s’était reproduit deux fois.

« C’est sans doute rien, la fatigue ou quelque chose d’autre. »

- Pourquoi ça n’arriverait qu’à toi tu le sais ?

- Qui te dit que cela n’est pas arrivé à quelqu’un d’autre que moi ?

- Ce que je sais c’est que ça ne m’est jamais arrivé à moi et ça m’étonnerait que le problème soit quelque chose de répandu.

- Ou peut-être que si. C’est pas grave je te dis, laisse tomber.

 

Sans un son son interlocutrice s’approcha légèrement de lui, reprenant le même regard qu’elle lui avait lancé quelques secondes auparavant, et d’une pression de ses doigts délassa un nœud qu’il avait au creux de l’épaule.

 

«  Bon… écoute Syli, excuse-moi…»

- Ce n’est pas grave, susurra-t-elle. Ça arrive d’être de mauvaise humeur.

- Quand peut-on se voir ?

- Quand tu veux Tyr, tu le sais bien. Je vais me promener un peu, voir deux ou trois personnes, et quand j’aurais fini ça, je retournerai chez moi, et je t’attendrai. Elle s’approcha avec la célérité d’un félin et vint poser contre le coin de ses lèvres un rapide baiser puis se retira avec lenteur : passe une bonne journée Tyr, avant de le contourner et de s’en aller vers les champs de lotus qui répandaient leur fragrance avec pudeur.

 

Tyréjas la regardait partir. Son cœur battait encore la chamade, frappant avec violence contre ses tempes malgré son absence de plus en plus diffuse. Il ne voulait pas se l’avouer mais elle avait une présence dont il ne pouvait se libérer lorsqu’elle était proche de lui, comme une araignée dont la toile harmonieuse poussait à se rendre, avec délices, dans l’antre de sa gueule, pour se faire arracher les membres, le tout avec félicité. Il pensait souvent lui avouer cela, lui faire part de ce qu’il ressentait, mais cela ne se faisait pas. Chacun à Cérès était identique à l’autre. Chacun se possédait et tout le monde était libre.

 

Tyréjas secoua la tête pour chasser cette image. Il se prenait de plus en plus souvent à penser à elle. Cela était venu naturellement et il n’avait rien pu faire pour s’en empêcher. C’était lui qui l’approchait la plupart du temps, qui lui rendait visite le soir lorsque le soleil n’apportait plus assez de chaleur ni de lumière pour que les habitants puissent continuer de se repaître des nues. Il se prenait à penser à elle, sans savoir pourquoi, sans que rien ne le justifie.

 

Il aurait voulu lui dire, tout de suite, mais elle avait depuis longtemps tourné au coin d’une des rues bleutées par le ciel magnifique, et pouvait être à peu près n’importe où, jusqu’à ce soir où il la retrouverait chez elle. Autant attendre l’intimité de son appartement, le plaisir n’en serait que plus grand.

 

En attendant, il irait dans l’une des grandes agoras de la place centrale, là où la plupart des habitants se retrouvaient durant une longue partie du jour, afin de discuter de leurs expériences nocturnes. Il était interdit d’expliquer en détails les structures et les étapes des jeux, mais rien n’empêchait les joueurs de discuter de leurs ressentis concernant les modélisations, les personnalisations et l’ambiance des mondes virtuels où ils passaient leurs nuits. Peut-être parviendrait-il à entendre quelque allusion à ce qu’il avait vécu. Peut-être entendrait-il quelqu’un parler de la même sensation. Peut-être n’était-il pas le seul. Et puis, on pouvait aussi parler d’autre chose. Peut-être pourrait-il tenter de faire passer cette sensation autrement, comme si c’était quelque chose de naturel, quelque chose qui lui arrivait durant le jour. Il ne savait pas comment aborder le sujet, si même il le devait.

Tandis qu’il s’approchait, il vit que les groupes habituels étaient absents. Normalement les personnes se réunissaient entre elles pour partager leurs sensations à propos du Jeu de la nuit, à propos de leurs techniques et de leurs progressions, mais quelque chose était différent. Il n’y avait pas de groupes. Il n’y en avait qu’un seul, un groupe immense composé de plusieurs dizaines de personnes qui semblaient entourer une voix unique, centre de toutes les convoitises, une voix ni vieille, ni jeune, incapable à décrire qui semblait trembler non pas de froid ni de peur ou de plaisir, mais d’autre chose, comme sous l’effet d’une irrésistible impression que le silence, s’il venait à s’imposer pour quelques secondes, avalerait non seulement ses propos, mais avec eux sa propre personne. Tyréjas s’approcha, mû par le même engouement qui semblait avoir pris place dans toute l’agora, jusqu’à entrapercevoir l’image ridée d’un vieil homme dont les mains rêches et fines reposaient sur ses genoux osseux, et dont les yeux comme deux puits sombres semblaient contenir l’histoire du monde.

L'histoire du monde du dessus est le deuxième récit développé complété. Écrit sur une longue période de temps (pour cause de thèse), l'histoire met en scène Tyréjas et Syli, deux individus de la ville de Cérès obligés de fuir leur cité après que cette dernière a subi le courroux d'inconnus.

 

Le monde est encore une fois différent de notre monde, tout en étant bien plus proche que ne le fut l'Utopie. Il fut développé autour de récits de genèses multiples qui forment chacun la base d'une cité entièrement détachée des autres. Aussi, la fuite de Tyréjas et Syli au travers de leur monde est également une découverte de l'autre, tant sous forme d'attitutes et de comportements que de règles et de structures de contrôles des individus.

 

Au-delà de cela, leur périple est également l'expression dela formation de l'individu au sein de sociétés multiples et de ce que l'humain est capable de faire pour se protéger, autant pour sa survie propre que pour la pérennité de ses idées.

 

Enfin, l'Histoire du monde du Dessus est surtout une expression de ce que l'humain pense qu'il est sous ses multiples formes et pensées.

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