Méduse ou la beauté corrompue

 

Elle se tenait sur le bord de la route. Juste au bord. Sous la pointe de ses chaussures si belles il y avait des petits bouts de verre qui s’étaient accrochés au cuir, qui l’avaient lacéré en surface. Sa superbe couleur rouge brillant étincelait comme un miroir sous les lumières des lampadaires qui, reflétées par les flaques d’eau, semblaient entourer les pieds de la femme, immobile, sur le bord de la route.

 

Ils se tenaient, bien à plat, dans l’attente. Ils reposaient entièrement sur le sol, ne bougeaient pas, habitués à patienter, à attendre leur tour sur les marches des zones d’ombre, avec juste assez de place pour ne pas osciller, jusqu’à ce que leur temps s’approche et qu’ils s’élancent, qu’ils frappent le sol jusqu’au bout de leur chemin, puis se retournent et retournent jusqu’à leur zone d’ombre, poursuivis par les éclats lumineux des appareils photographiques, afin de d’échanger de chaussures, de vêtements, et d’à nouveau attendre, avant de revenir sur la scène, d’être à nouveau le centre des regards, l’image brillante sur les pupilles d’un monde, à nouveau sur les pages des revues qui faisaient son apologie, à elle, partout, elle, montrée, icône, presque loué, en constante location , car son image ne lui appartenait plus, elle était la propriété des agents qui vendaient le papier qui prenait de la valeur au contact des contours de ses hanches.

 

Sa première couverture fut une apparition : Elle conditionna tout le monde de la mode. Dorénavant c’était elle, la mode. Ce qu’elle portait devenait réalité, prenait vie et se multipliait, gagnait les rues, et mourrait quand l’évolution de ses goûts condamnait ce qui ne lui plaisait plus.

 

Ce fut à elle que les vêtements de vos anciennes nuits furent premièrement présentés. Ce fut à elle que furent apportés ces robes qui enflammèrent les spectacles mondains et les bals de villages. Elle était l’image de la femme ; elle était la femme.

 

Les années mêmes semblaient admirer les traits de cette femme au point de ne vouloir les effleurer. Les anniversaires de sa première voyaient le même sourire glacé, perlé, qui magnifiait un visage toujours vierge, monument de perfection qu’aucune ride ne venait salir.

 

Elle était à ce point non-marquée que de nombreuses spéculations naquirent de ce prodige. Elle était la nouvelle femme, éternellement belle ; elle était une fille d’un dieu, déesse de beauté, Vénus elle-même qui avait choisi cette époque pour embellir le monde.

 

Mais elle était aussi l’imposteur, porteuse de toute la jalousie du monde entre le creux de son nez et le haut de sa bouche. Elle était menteuse, fausse, harpie, vampire assassine, dévoreuse d’hommes, mais aussi de femmes, comme on pouvait parfois le lire entre deux clichés de mannequins plus jeunes, si ternes à côté d’elle. Elle n’était plus elle. On avait lu cela, une fois, scandale, comme quoi elle serait en fait plusieurs, résultats d’un eugénisme en série qui avait abouti à sa création et à son introduction dans le monde.

 

Mais rien de tout cela ne pu ternir son éclat. Elle brillait. Chaque jour, un peu plus. Le temps tournait autour d’elle, mais ne la touchait pas.

 

Mais la rumeur, houle silencieux, continuait son mouvement dans la pensée des foules. Elle prenait corps : Un corps de rêve, léger, vaporeux, comme un brouillard qui enlace de ses bras, sauf que elle, vipère, s’enroulait autour des cous, des corps et des pensées, et distillait son poison noir qui brûlait les yeux, faisait changer le regard et ce qu’il voyait. Elle grandissait, et faisait grandir les murmures, qui devinrent des mots, puis des cris, qui venaient se mêler aux clameurs, jusqu’à les étouffer, les écraser, et briser le sourire, le masque virginal de cette femme, pour un faible moment, juste un instant, qui fit exploser tout ce qui avait été.

 

Son visage étincelant cessa de rayonner, et le lumière qui embellissait tout son entourage disparut, dérobée. Tout son corps s’affaissa, s’écroula, sur les marches bordées de rouge, et la foule, enragée, victorieuse dans sa propre défaite, s'engouffrait dans ce vide laissé béant. L’immense masse de jambes et de bras, grouillante, difforme et horriblement débordante de vie, s’enfonçait en elle-même pour dévorer la chair jalousée, arracher toute forme de vie à l’idole de leur faim dévorante.

 

Mais elle s’était depuis longtemps enfuie. Avant même que les autres se jettent sur elle, elle avait compris que Fortune l’avait quittée avec son sourire et que sa vie, dès lors, n’était plus. Ses joues rosées se creusaient sous son voile ; ses jambes se ramollissaient sous sa robe chatoyante et ses cheveux, que l’on disait faits d’or, ressemblaient à présent à des fils de laiton que le pluie recouvrait.

 

Debout, éclairée par la grosse ampoule jaune du lampadaire derrière elle, elle n’était plus qu’une femme ordinaire, sans plus aucun éclat que celui que le passé lui avait ravi. À la place, l’écrin qu’était son corps s’alimentait des gouttes de larmes qui s’écoulaient d’elle-même. Les restes de sa nature dévorée sortirent de sa gorge jusque sur ses mains, flétrirent ses ongles et embrasèrent sa peau. Sa blancheur devint un cuir tanné aux coups de fouet de l’amertume, ses cheveux se mirent à siffler de la honte qui avait accompagné ses derniers moments de femme, et ses yeux qui autrefois brillaient de tant de chaleur à présent s’en nourrissaient, pour faire de ce monde qui s’était animé grâce à elle une partie de son cœur devenu de pierre.

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