Le sol

Elle se réveilla allongée sur le sol. Sans lumière, elle ne pouvait savoir où elle se trouvait. Il n’y avait aucun bruit. C’était le silence. Total.
Elle se redressa, chercha à tâtons un mur, un meuble, un objet quelconque, comme une ancre pour son esprit. Était-elle chez elle? Était-elle dans un véhicule? Elle ne se souvenait pas s’être couchée. Elle ne se souvenait pas être rentrée, où que ce soit. Sa mémoire était comme cette pièce. Noire.
Elle rencontra du bout de ses doigts tendus une surface, mais cela ne ressemblait pas à un mur. Ça ressemblait à autre chose. Quelque chose comme un tonneau perçu de l’intérieur. Quelque chose comme une rotonde. Elle suivit le parcours que ses sens lui transmettaient. Bruit de pas, velours d’une matière qui n’était pas du bois ni de la pierre ni de l’acier. Sans chaleur, sans froideur, simplement neutre. Le sol aussi était neutre. Elle ne sentait rien, pas de parquet, pas de dalles, pas de moquette. Cette surface aussi était sans valeur. Elle continua de tourner.
Elle rencontra une légère différence sur le mur. Elle s’approcha, colla son oreille sur la zone. Rien, ici non plus. Elle glissa ses doigts pour se créer une image mentale de la zone. Elle suivait la forme du mur mais ne faisait pas partie du mur. Même matière, sans doute. Comment savoir.
Elle reprit la marche. Encore. Lentement. Le sol était égal, mais quand pourrait-elle savoir quand elle aurait fait le tour? Elle s’arrêta, revint sur ses pas, rencontra de nouveau la fine différence, la prit pour repère et compta les pas. Si la salle était comme elle le pensait, elle sentirait de nouveau sa marque après un peu plus de trente pas.
Elle compta. Un. Deux. Trois… Dix… vingt… vingt-huit pas et elle se retrouva au même endroit. Environ trois mètres de rayon. Où était-elle?
Elle avait appris à ne pas paniquer. Paniquer crée la panique. Respirer.
Elle respira avec lenteur, écoutant les fibres de son coeur s’harmoniser avec la musique intérieure qu’elle s’était créée il y a longtemps. «Quand on est comme toi, lui avait un jour dit sa mère, on doit apprendre à se protéger de tout». Elle avait inventé une chanson qui mimait un vieux refrain que son frère lui fredonnait quand il était encore enfant et en vie, le soir, quand elle avait fait un cauchemar. Elle s’assit, retrouva son calme. Rien ne sert de courir, il faut réfléchir. Comment était-elle venue jusqu’ici? Ce qu’elle avait senti, était-ce une porte ou autre chose? Quelqu’un allait sans doute venir. Elle était en vie. Elle devait espérer.
Elle frappa contre la paroi, éprouvant la résistance de la matière et sa transparence aux sons. L’épaisseur était indéniable. Crier ne servirait à rien. Frapper non plus. Elle posa sa main gauche contre le mur et essaya de sauter. Sans lumière, difficile de garder une position stable. Une fois. Deux fois et elle tomba. La main tendue au-dessus d’elle n’avait rien rencontré. Le plafond était sans doute trop haut.
Elle s’assit de nouveau. Encore la chanson. Elle commençait à avoir soif, mais rien de dangereux. Dans une atmosphère normale, trois jours était la limite. Trois jours. Cette idée fit vaciller sa pensée. Elle sentit la panique alimenter ses fibres, son estomac se nouer. Elle voulut crier mais s’en abstint. Crier ne servait à rien et irritait les corps vocales, ce qui amplifiait la soif. Elle devait rester pragmatique. Calme au coeur de l’obscurité.
Quelque chose devant elle la fit bondir. Qu’est-ce que c’était? Avait-elle vu quelque chose? Elle stabilisa son corps, les fesses calées sous son poids. Qu’avait-elle vu?
Les yeux mettaient vingt minutes à s’accoutumer au noir, pour peu qu’un fil de lumière existe. Elle avait vu quelque chose. Il y avait, quelque part, une source de lumière, quelque chose de différent, un changement.
Là! Devant elle! Il y avait un point. Minimal. Il n’était pas là avant. Était-il là avant? Elle s’avança, passa sa main dessus. Pas de lumière. Ça venait d’en-dessous. Ça venait du sol. Elle se pencha, approcha son oeil. Là. Tout en bas, très loin peut-être, quelque chose était là. C’était… chaud. Elle sentait la chaleur venir d’en-dessous. Elle resta. Elle voulait savoir ce qui se trouvait au-dessous d’elle. Elle voulait savoir quelque chose de nouveau, quelque chose qui n’était pas noir. Peu à peu elle vit mieux. C’était comme une constellation de points rouges. Il y en avait plein. Énormément. Ça recouvrait le sol. C’était des braises.
Elle voyait mieux à présent. Ce n’était pas à cause de ses yeux. Le trou était devenu plus grand. Autour d’elle tout était légèrement orangé. Les murs étaient aussi lisse qu’elle l’avait découvert et la marque était un cadre, une sorte de porte sans serrure, sans poignée, sans rien d’autre qu’un mince décalage pour rappeler sa présence.
Elle observa tout. Tout ce qui se trouvait autour d’elle. Mais il n’y avait que le sol. Les murs étaient vides, le plafond était vide. L’espace autour d’elle était vide, excepté le sol qui lentement s’ouvrait en son centre.

Elle se rapprocha. Elle pouvait à présent passer presque toute sa tête dans l’ouverture si elle le voulait. Mais elle ne le voulait pas. Et si le sol se refermait alors, elle serait bloquée, ou pire, décapitée. Elle regarda donc simplement, le corps allongé sur la surface afin d’affirmer son emprise et la tête au-dessus du trou. En-dessous était comme au-dessus: une pièce similaire, aux parois similaires, avec seulement les braises incandescentes et la chaleur en plus.
Mais bientôt, la chaleur serait la même en bas et en haut. Elle pouvait sentir la température s’élever rapidement. Simple loi physique. Les courants chauds, à cause de la dilatation de l’air que procure l’énergie qu’ils contiennent, vont toujours en haut et ensuite refroidissent, et redescendent, cédant leur place à un courant plus chaud, et le cycle se perpétue jusqu’à ce que le cycle soit stabilisé.
Elle retira sa chemise, laissant le haut de son corps plus en contact avec l’atmosphère du lieu.
Pourquoi était-elle ici? Depuis combien de temps? Si le sol s’était ouvert à ce moment-là, c’était pour une raison. Est-ce que tout cela était automatisé? Est-ce que quelqu’un avait activé le mécanisme? Et si oui, pourquoi? Elle reprit son exploration de la salle. La lumière était presque identique en intensité avec celle d’un jour sans nuage. Elle pouvait scruter chaque détail avec précision. Quelque chose. Est-ce qu’il y avait quelque chose?
Il n’y avait rien. Rien du tout. Où peut-être y avait-il quelque chose derrière ces parois lisses et sombres… Comment savoir? Comment savoir ce qui se trouvait derrière les murs ou au-dessus d’elle?
Le sol s’ouvrait. Encore. Maintenant elle pouvait entendre un déclic subtil provenant des bords du mur. Le mécanisme de l’iris était composé de rouages qui glissaient par à-coups les uns contre les autres.
Où bien ce n’était pas cela. Pourquoi ce bruit, parmi toute la sobriété parfaite du lieu?
Pour faire peur.
On voulait qu’elle ait peur. On voulait qu’elle entende ce bruit encore et encore jusqu’à ce que la raison abandonne et qu’elle hurle. Voulait-on qu’elle hurle?
Elle relâcha son contrôle et se laissa aller à l’horreur de sa condition. Elle cria. Elle s’agita. Supplia. Se contorsionna sur le sol comme une marionnette aux fils maltraités. À deux reprises elle fit mine de se rapprocher du bord abominable. Une fois elle laissa même sa jambe gauche glisser et sembler l’entraîner au fond du gouffre mais rien ne changea. Le mécanisme continuait de geindre et le sol de s’élargir. Elle resta affalée quelques secondes les yeux fermées gorgés de larmes et elle se redressa d’un bond. Rien n’avait changé. Rien ne changerait.
Elle se tapit contre le mur, les genoux contre son menton, les mains encerclant ses jambes, les lèvres dissimulées. Elle attendit. Minute après minute elle attendit. La température était à présent celle des hauts jours d’été durant lesquels les plus téméraires seulement s’aventurent sous les rayons. Mais pour elle le soleil n’était pas dans les cieux mais provenait des enfers, et il l’appelait, il lui faisait signe de ses doigts calcinants qui auguraient leur union prochaine.
Elle ne voulait pas flancher. Chaque centimètre perdu augmentait l’horreur qui envahissait ses nerfs mais elle ne voulait pas flancher. Elle ne voulait pas perdre. Perdre contre ces invisibles. Perdre contre ces fantômes. Perdre contre ces voyeurs. Perdre contre eux ne devait pas se produire. Jamais. Elle imaginait ce qu’elle allait faire. Elle allait sauter. Elle allait se redresser d’un bond et  affronter l’abîme pour le seul plaisir d’imaginer ces fous rager de ne pas avoir aspiré sa dernière goutte d’humanité. Elle ne serait pas esclave. Elle serait elle jusqu’au bout.
Elle avait de l’entraînement. Toute une vie d’entraînement. Les garçons qui lui tiraient les cheveux. Les filles qui la griffaient. Son père qui lui disait toujours de faire ce qu’il voulait qu’elle fasse et elle qui le regardait dans les yeux et qui lui disait non, non et encore non. Non quand elle sentait le cuir de sa ceinture violenter ses côtes, non quand elle entendait le bâton être tiré de son fourreau, non quand elle l’entendait rire tandis que son cousin la molestait pour avoir désobéi. Les hommes qui l’approchaient dans la rue pour lui soutirer son numéro de téléphone et qui la suivaient en l’enterrant de mots odieux. Ses supérieurs quand elle travaillait, le corps comprimé dans une tenue trop serrée pour ses formes et les regards trop pesants sur sa poitrine ou ses fesses. Elle avait senti le monde entier la violer par la pensée. Les hommes qui l’insultaient à cause de la teinte de sa peau. Les femmes qui l’insultaient à cause du choix qu’elle avait fait de ne pas se suivre la religion que ses paires avaient apporté de leur contrée. Les femmes qui lui crachaient dessus car elle avait décidé d’aller à l’école, de se séparer de la fatalité des codes ancestraux. Les hommes et les femmes qui la dénigraient tandis qu’elle travaillait pour pouvoir avoir dans son ventre la nourriture qu’elle ne voulait pas avoir à se procurer autrement. Les femmes et les hommes qui la regardaient du coin quand elle entrait quelque part, fouillant ses mains et ses lignes pour distinguer ce qu’ils n’auraient jamais imaginer voir dans les mains d’une personne d’une autre ethnie. Elle avait subi le regard de milliers de personnes avant ce jour. Elle avait été frappée par des mots par millions avant ce jour. Elle avait été accueillie par le silence de centaines d’heures avant ce jour. Ce jour ne faisait aucune différence. C’était un jour banal. Même si ce jour était peut-être son dernier.

Et si c’était son dernier, qu’est-ce que cela changerait? Elle avait vécu dans cette salle toute sa vie. Elle était simplement visible à présent.
Sa seule question était: pourquoi elle? Y avait-il une raison? Avait-elle été choisie pour se retrouver ici ou bien était-ce le fruit de l’arbre des coïncidences qui l’avait poussée ici? Elle voulut savoir mais de sa bouche rien ne sortit. Non. Ils n’auraient pas même un son.

Le sol était béant à présent. Le bruit envahissant. C’était devenu insupportable. Elle transpirait et sa sueur ruisselante s’échouait sur le sol en un son sifflant avant de devenir vapeur. Mais elle ne bougeait pas. Elle sentait sa peau gémir et ses yeux trembler sous les vagues de chaleur qui parvenaient jusqu’à elle mais elle ne bougeait pas. Elle voulait sauter mais en elle demeurait un espoir dernier, que la porte s’ouvre et que tout ceci s’arrête, que le sol se rétracte et que tout ceci s’arrête, que la chaleur cesser et que la fraîcheur de ces nuits dont elle gardait le souvenir jaloux s’engouffre et vienne éteindre le feu. Elle voulait agir une dernière fois mais elle voulait croire que ce monde était faux et que derrière ces murs des personnes luttaient contre sa chute. Elle voulait croire que l’humanité retirerait les scellés et la libérerait.
Mais ses pieds étaient à présent confrontés au creux insidieux. Elle aurait pu être assis sur les berges d’une rivière, profitant des rayons derniers d’un jour de paix pour écouter le piano d’un inconnu, un verre d’eau citronnée à la main. Elle aurait pu être sur un mur, regardant les passants rire et leurs enfants cabrioler sur les chaussées tranquilles du soir. Elle aurait pu être sur le rebord d’une fenêtre un jour de pluie, écoutant avec mélancolie de choc de l’eau sur les pierres pavées de la ville, une cigarette à la main et dans la bouche le goût âcre d’une orange au jus coupable.
Elle aurait pu être à des milliers d’endroits mais elle était là, les genoux comme des poids qui la poussaient vers l’abysse et gonflée de regrets d’avoir simplement été elle, une femme venue d’un ailleurs inconnu pour elle. Car il n’y avait rien d’autre que cela. Il n’y avait eu rien d’autre que cela dans sa vie. Elle avait vécu comme toutes ces personnes que personne ne regarde, avançant dans la vie sur la pointe de ses pieds pour ne réveiller ni le diable ni dieu et se faire oublier d’eux pour qu’elle aussi puisse les oublier et utilisant ses mains et ses pensées pour fabriquer une vie qui aurait pu être la sienne mais qui ne l’était pu et ne le sera plus.
Elle leva les yeux vers la porte et d’un sourire elle sauta. Elle ne s’était jamais ouverte. Elle ne s’ouvrirait pas.

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