L’homme et le Chat

Il s’étira mais suspendit son mouvement à mi-chemin. Quel avait été son rêve? Il pivota sur son séant et s’empara de son cahier et de son stylo. Il ouvrit le volume de papier sur une nouvelle page, dénigrant les textes précédents. Il posa la pointe de la plume mais cette dernière était sèche. Il pesta, saisit son encrier, remplit rapidement son outil et se mit à l’ouvrage de la mémoire.


Où étaient-elles? Il ferma les yeux, oublia son corps, fondit en lui. Son souffle était encore lent de la nuit et son bras gauche engourdi mais cela ne comptait pas.


«Où êtes-vous saloperies d’images, cracha-t-il d’un coup de dents à l’ombre omniprésente.»


C’était toujours le plus difficile à accomplir : chasser au travers de son inconscient un prémisse de détail sur ce que son cerveau avait créé malgré lui. Cependant il ne recherchait pas quelque chose de totalement inconnu. Il savait par où commencer.



Son chat s’étira langoureusement avant de s’approcher de son maître mais ce dernier n’était pas d’humeur à flatter son compagnon nocturne. D’un revers de main il le repoussa une fois, deux fois, trois fois. La quatrième fois fut un peu plus sévère. Le félin s’assit, le contempla de ses yeux d’ambre tout juste ouverts, battit de la queue contre le drap défait avant de s’en retourner vers l’extrémité du lit où il tenta de refaire son nid. Puis il se coucha, la tête tournée vers l’humain qui était toujours dans la même position, la main statique sur la couche de papier blanche. Il ferma et ouvrit les yeux par intermittence puis d’un coup se redressa et bondit dans la chambre à la recherche de ce qui s’y cachait. Il courut, sauta sur les meubles, se terra contre le pied du lit, les yeux et les oreilles plongées dans un état d’attente totale. Quelque chose devait être là-dessus même s’il ne voyait rien.


Et puis un bref éclair fugace d’une lumière reflétée vint frapper le sol, signal de la présence. Il fendit le sol comme la foudre, insensible aux armatures qui formaient le ciel de son espace jusqu’au lieu qui ne contenait plus que du vide. Un coup d’oeil à droite, un coup d’oeil à gauche, les pupilles ouvertes au maximum pour que rien ne lui échappe, la queue immobile et droite pour ne donner aucun signe de sa présence. La nuit était son élément et sa proie allait bientôt commettre une erreur. Son souffle était imperceptible, ses pattes grandes ouvertes pour supporter le prochain, le décisif bond qui augurerait sa victoire.


Mais plus rien ne bougea. Une minute. Deux minutes peut-être. Le monde n’était que silence autour de lui. Avait-il vraiment vu quelque chose? Il sortit de sa cachette, nettoya son corps parsemé de poussière puis sauta sur le lit encore une fois. Son maître n’avait toujours pas bougé. Pourtant son poing était plus chaud, ses sourcils froncés. Il se rappelait son rêve.


«Toujours pas!»


Son dos se voûta et sa main commença de barbouiller le cahier. Néanmoins, aucune passion ne se voyait dans cet acte. Il écrivait parce qu’il le devait. Rien de plus. Il y avait eu un vaisseau dans son rêve. Une sorte de bateau volant dans lequel des jeunes enfants étaient éduqués à l’art subtil de la magie. Dans la grande salle des sphères de différentes tailles aux couleurs mouvantes comme des liquides insolubles baignaient l’atmosphère de leurs lumières chaleureuses. Et puis l’un des enfants était sorti et juste après des envahisseurs avaient fait irruption. L’enfant avait tout vu et s’était préparé à surprendre les agresseurs comme jamais ils n’avaient dû l’être. Son dragon s’était réfugié en lui pour lui apporter les ressources nécessaires à la contre-attaque et au moment où elle allait avoir lieu le songe avait pris fin, laissant en suspend tout ce qui constituait ce monde pour l’écran noir de la nuit.


Il reposa son cahier et son stylo sur sa table de chevet et laissa tomber sa tête sur son oreiller avec un gémissement de frustration. Le chat comprit que la partie était finie et qu’il pouvait réclamer de nouveau son droit à la caresse. Il s’avança avec délicatesse le long du corps, ses pattes s’enfonçant légèrement dans la masse de l’humain et il se coucha au niveau du coeur, la tête tournée vers la tête de l’homme, un ronronnement doux comme preuve de sa demande. Aussitôt il sentit une main sur sa tête et il ferma les yeux pour profiter de ce plaisir apaisant. Il était frustré de son échec mais rien n’était encore joué. La forme était encore là, quelque part. Hors de sa portée pour le moment et uniquement pour le moment. Bientôt il la sentirait, bientôt il la piégerait et bientôt il pourrait s’en repaître, jouer avec elle pour toutes les fois où elle s’était joué de lui et après, quand il aurait décidé que la mascarade aurait assez duré, il l’aplatirait d’un coup de patte et il utiliserait ses dents.


Quel plaisir de penser à cette victoire prochaine tout en étant massé par une main experte. Il se sentit glisser de nouveau vers le sommeil. Sa tête était à présent tout à fait posée sur la poitrine de son maître. La pression de la main devenait de plus en plus fine. Oui, c’était cela. Le sommeil grattait à sa porte.


Quand le réveil sonna, il se redressa et se saisit de nouveau de son cahier. Cette fois était-elle la bonne? Comme il l’avait fait quelques heures auparavant il reprit la même routine. Il rappela à ses yeux ces bribes qui n’avaient jamais été réellement vues par aucun oeil et ces actions qu’aucun muscle n’avait jamais vraiment accomplies. Il reconstitua le lieu, le temps, l’époque, les corps, les idées, l’atmosphère et la passion et les projeta en lui-même comme on jette une ombre sur un mur mais aucun élément ne s’y colla. Les visages coulèrent, l’air se sublima, les images sombrèrent et les restes de la dernière création de son esprit en avalèrent les miettes éparses avant de se laisser invoquer et d’être couchées avec les autres dans leur cercueil de mots, des mots d’hommes vêtus de noir marchant le long d’une route remplie de pierres géométriques et de clés grossières qui sonnaient comme des cloches d’églises gothiques jusqu’au rivage inaccessible qui chantait au rythme de la marée et, plus loin encore, une île qui était leur destination et qui le resterait sans jamais le devenir, un fil tendu entre deux bleus qui ne s’étaient jamais rencontrés.


Dans un son étouffé les pages se rencontrèrent de nouveau. Il sut alors que son maître allait se lever. Il se leva donc lui aussi, sauta au pied du lit, bailla sans mesure et suivit les pas du bipède vers la cuisine où l’attendait son repas perpétuel.


Il ouvrit le réfrigérateur, sortit le lait qu’il versa dans la gamelle de son compagnon avant de s’en remplir une tasse. Puis il s’assit et face à la fenêtre qui s’ouvrait sur un monument d’arbres débordant de verts puissants il déploya son illusion. Il ne bougea pas, excepté sa main qui parfois portait le liquide à ses lèvres immobiles, mais au-delà de lui il parcourait un autre monde où il n’était pas exactement différent de ce qu’il était réellement, car son corps y était le même et ses pensées y étaient simplement moins lourdes, et l’espace y était sans doute identique à celui qui le contenait vraiment mais ce n’était pas le même monde car dans ce monde il y avait quelque chose à la fin du chemin qu’il savait y trouver et qui l’y attendait.


Le lait sur ses moustaches fut chassé d’un coup de pattes. D’un bond il fut sur le rebord, regardant le dehors et ses myriades de mouvements, tous ces oiseaux qui chantaient et se reposaient, inconscient de la menace qu’il était parce qu’il n’en était pas une pour eux. Le verre le séparait de sa vie idéale, cette vie qu’il pouvait sentir en lui car ses ancêtres l’avaient vécue, cette vie faite de chasse, de silence, de chair d’oiseau qui avait assuré la pérennité de son espèce jusqu’à sa naissance, lui qui était prisonnier entre l’épaisseur de ces murs qui contenaient un monde unique et inchangé depuis des temps trop lointains pour pouvoir en trouver les preuves. Les feuilles bougeaient et tombaient et l’écorce des arbres semblait si tendre pour ses griffes ici inutiles.
Il vida sa tasse mais n’en bougea pas plus. Il ne voulait pas se lever. S’il se levait cela signifiait qu’il existait ici.
Mais il le fallait. Quelque part, derrière lui, il y avait cette chose qu’il n’avait toujours pas attrapée et qu’il lui fallait débusquer.


Et peut-être que cette image n’était présente que dans son imagination,


Peut-être que tout cela n’était qu’une invention de son esprit qui n’avait jamais été vraie


Mais si cela vivait en lui, cela pouvait-il être faux?


Si un jour il attrapait véritablement quelque chose,


Qu’est-ce qui pourrait dire si ce n’était pas cela qu’il avait cherché pendant si longtemps?


Il redescendit de son point d’observation et se dirigea d’un pas nonchalant vers ces pièces qui formaient son territoire. Aujourd’hui encore il les parcourrait, allant et venant sans ordre d’un point vers un autre, navigant dans l’espace comme il se laissait porter par le temps jusqu’à ce qu’il obtienne sa récompense pour avoir été si patient.


Habillé il jeta un dernier regard derrière lui. Son chat n’était visible nulle part, sans doute en train de chasser son fantôme. Il ouvrit la porte sur la lumière d’un jour à la nouveauté incertaine et en franchit le seuil. La porte se referma dans un claquement feutré. Le chat passa un oeil à l’angle. Il n’y avait rien, ici non plus.

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