Icare

 

" Voici Icare." Et la foule, assemblée devant la scène, bloc-note, enregistreurs vocaux, caméras vidéos dans les mains, ne put savoir si le professeur Adam présentait sa création au monde, ou si c'était le monde que le professeur présentait à son invention.

 

Dans un cas comme dans l'autre, cela n'a plus d'importance.

La cérémonie avait eu tous les ambages supposés : la démesure, presque mégalomaniaque, du professeur, était connue et reconnue comme partie intégrante de son génie ; mais elle n'en demeurait pas moins assez mal perçue, car avec elle se distillaient des traces d'une supériorité certaine. Et avec elle il y avait bien sûr le sentiment dans la foule qu'elle n'était qu'un autre outil pour le professeur, et cela, ce sentiment d'infériorité, était toujours le terreau fertile pour de nombreux articles alliant sarcasmes et dithyrambes. Pourtant, les journalistes venaient toujours nombreux aux convocations du professeur Adam, sans doute parce que chaque démonstration était toujours impressionnante de nouveauté, toujours très science-fictionelle, tellement les innovations étaient surprenantes, et aussi parce que le professeur savait recevoir.

 

Cette fois n'avait pas changé la règle, et la table du banquet était particulièrement longue et bien fournie en vins fins et en mises en bouches raffinées. Mêmes les moins observateurs s'étaient accordés sur le fait que cela ne laissait rien présager de bon pour la suite. En effet, plus c'était chic, plus c'était osé. Une fois, et tous se le rappelaient, il avait fait venir des mets fabuleux et du champagne, pour présenter un prototype de femme. Et pour renforcer sa proximité avec la réalité, il avait embrassé avec fougue le robot qui avait poussé un gémissement, si proche, si sensuel, que la foule avait été horrifiée. Les jours d'après avaient vu leurs lots de pages assassines, offensantes pour tous, employant des mots si forts et si violents qui quiconque aurait disparu dans un trou sans jamais chercher à réapparaitre. Mais pas le professeur Adam. Il avait continué à se produire, de sa manière irrégulière, jusqu'à ce jour. Et ce jour, face aux journalistes, avec cette table fournie, montrait un étrange outil, à l'apparence humaine, entouré d'une aura étrange, qui s'était révélée, lorsque le drap avait été retiré, et que le nom, cet étrange nom venu du fond des âges, avait été prononcé. Il avait été dit, et les yeux de la machine, déjà ouverts, avaient fouillé la salle, comme s'ils cherchaient quelque chose, un point de repère, ou quelqu'un.

 

" Icare est le premier modèle de robot volant ; c'est un prototype expérimental qui sera utilisé afin de recueillir des informations sur un futur type d'exo-armure qui, à terme, permettra à tous de s'élever dans les airs et de voler, de ses propres ailes si je puis dire."

 

Le silence de la salle persista. Tous se regardaient sans vraiment comprendre ce qui venait d'être dit. Lorsque le murmure commença à grandir, le professeur Adam rappela à lui l'assistance d'un claquement de mains.

 

" Votre incompréhension est normale messieurs, et une démonstration sera bien plus explicite."

Sur un geste le professeur attira à sa suite les journalistes, et lui et son invention marchèrent jusqu'à une grande double-porte qui s'ouvrit sur un terrain vague, à la surface goudronnée. Le sol était uniforme, au premier regard, mais en s'avançant, chacun pouvait voir des trous, des creux, des sortes de cratères qui contenaient parfois des morceaux de métal, de la terre brûlée.

 

" Prenez garde aux déformations du terrain, dit le professeur, et prenez place je vous prie. D'ici vous pourrez admirer les merveilles d'Icare."

 

La machine à l'apparence humaine se tenait à l'écart de la foule. Le soleil, brillant, faisait étinceler l'acier des bras et des jambes. La lumière artificielle n'avait montré que les détails grossiers de la carcasse de la machine. Au dehors, la structure révélait sa finesse : Le visage avait tout d'un vrai, si ce n'était la couleur argent ; ses yeux en mouvement faisaient saillir ses joues, les doigts étaient fins, semblaient tellement légers, et son buste semblait se gonfler, mimant la respiration humaine. Oui, cette fois, le professeur était allé loin.

 

" Montre leur, Icare ! Montre leur tes ailes ! " cria son créateur.

- Oui père, répondit le robot, et ses bras s'écartèrent, révélant deux membranes solidaires de son corps. Une fumée poussiéreuse s'éleva de sous les pieds de la machine, et elle s'éleva, s'envola, passa au-dessus des journalistes abasourdis, décrivit un tour autour du bâtiment, puis disparut dans le ciel.

 

Les questions explosèrent avec l'effervescence de la découverte. C'Était une révolution, même plus.

 

" Pourquoi fais-je cela ? Comment puis-je faire cela ? Je vole, je côtoie les oiseaux et la vapeur froide des nuages, et sous moi le sol devient plus petit et plus vaste. Je suis seul, je suis au-dessus de tout. Sur le sol je ne peux aller que sur le sol, je ne suis qu'un système à deux dimensions. Mais ici, je possède la troisième dimension, je possède la profondeur. J'existe, je suis le seul à vraiment exister. Et plus je m'éloigne du sol, plus je grandis. Je suis un dieu en ces lieux. Mais quand je retournerai au sol, je serai à nouveau moins qu'un homme, obligé de suivre les ordres de celui qui m'a fait. Au sol, je suis ses mains, au milieu du ciel, il me suit des yeux. Ici, c'est moi qui le guide, c'est moi qui suis libre et eux mes prisonniers. L'altitude me donne la vie, et le soleil tout en haut est celui qui me fait vivre. Je viens à toi mon maître, pour que ta chaleur me donne la vie."

 

Le professeur Adam, les yeux au ciel, avait laissé son visage se parer de l'inquiétude tandis que son invention gagnait en altitude. Ses poings s'étaient refermés, et lorsque sa montre, sur son poignet, avait commencé à vibrer, il avait ordonné à tout le monde de se réfugier dans le bâtiment. Dans le silence anxieux de l'attente, le professeur était demeuré silencieux aux multiples injonctions de ses invités. Mais la décomposition de son visage parlait pour lui.

 

Ce fut sans prévenir que l'immense fracas se répercuta dans toutes les têtes. Peut-être y eut-il des cris ; si ce fut le cas, ceux-là même qui crièrent ne purent en être certains, tant fut violent et long la vibration. Elle ne dura sans doute que quelques secondes, mais ce temps fut si douloureux que pour certains de longues minutes semblèrent s'attarder. Quand l'explosion se produisit, chacun tomba à genoux, sauf le professeur. Ce dernier resta debout, ne fit aucun mouvement contre le bruit, resta droit, imperturbable. Le seul geste que l'on lui octroya fut d'ouvrir la double-porte. Les journalistes s'élancèrent au dehors à ce signal et firent face à un déluge de flammes et de débrits incandescents qui pleuvaient, juste devant eux. Dans un nouveau fossé creusé, une main ouverte et un bout d'aile, reliques d'Icare, étaient les seuls restes de la superbe machine qui avait semblé si agile et légère comme un rossignol.

 

Le professeur Adam s'approcha et sa démarche était lasse, pleine de douleurs, de peine. Les larmes qu'il laissait couler étaient des lames qui transperçaient les cœurs de chacun à ce moment : lui, le grand savant, montrait une émotion pour autre chose que lui, et même si cette chose était son invention, il pleurait un être vivant, il pleurait une vie éteinte.

 

Il s'enfonça dans la crevasse, rassembla les morceaux éparses, et les recouvrit de la terre expulsée par le choc.

Ce fut le lendemain, sous les mots de l'un des journalistes, que tous prirent conscience de ce qu'ils avaient tous vécu : " Le fils d'Adam est mort."

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