Écho de Troie – À celui qui a cru.

 

Le festin avait abreuvé les corps et meurtris les esprits. Autour des tables lourdes de victuailles le silence avait creusé les heures fraîches pour la venue de la lune. Le feu dans l'âtre ronflait dans ses cendres tièdes et jaunes, laissant de fines feuilles oranges et bleues virevolter au bord de l'abandon. Sur le bord de la cheminée, perdu dans ses rêves de biches et de bronze, un chien qui semblait centenaire marquait le temps aux mouvements de ses pattes tandis qu'il se remémorait, comme chaque nuit, ses courses dans les bois profonds, ses aboiements qui retentissaient contre les troncs et les odeurs, multiples, divines, de ses chasses qui ne seront jamais oubliées. Contre une planche lourde couverte de bols et de coupes un colosse affalé ronflait, son épée désertant son côté. Son sommeil est calme, bien qu'il ne soit pas chez lui, bien qu'il ne soit pas dans son pays. Son poing n'a pas besoin de ses réflexes, ses oreilles n'ont pas besoin de leur finesse. L'acier pourrait retentir dans la salle il n'en bougerait pas plus. Il n'y a aucune pour cela.

Car la paix a été signée.


Les batailles ne gorgeront plus les cauchemars des épouses. Les remords ne seront plus murmurés au creux de la mort. La pierre ne viendra plus affuter l'acier.
Car la paix a été signée.
Les âmes sont en paix.

 

Dans le couloir qui s'ouvre entre les portes de bois clair la pierre tremble des passages fugaces des vents vagabonds. Ils sont partout : entre les coins polis par les mains égarées et les jointures des temps passés, entre les mosaïques aquatiques et les fenêtres qui s'ouvrent sur la plaine aride de ce milieu de l'été. Car la paix a été signée. Plus rien ne mérite d'être scellé.

Pas même le cœur d'un jeune homme.

 

Sa sœur l'avait prévenu. Avant son départ elle l'avait approché et elle lui avait raconté sa vision. Elle l'avait maintenu par le bras, les ongles encore couverts de la poussière du désert, et elle lui avait raconté : le sourire de leur père, les bravos de la cité et la félicité des premiers jours que dissiperaient les voiles des navires qui couvriraient l'horizon, les fracas métalliques, les cris et les corps que l'on enterreraient, leur frère abattu et souillé et les héros écrasés par le poids de leurs choix, l'immense équidé qui viendrait les congratuler avant de tous les plonger dans les ténèbres. Elle avait tout raconté de sa voix endormie comme elle le faisait à chaque fois, mais avec cette fois une épine supplémentaire, un poison plus fort et plus pressant qui l'avait transpercée, ignorant ses refus et ses appréhensions.

Grâce à un mot.

 

Les voies esseulées de la cité épuisée par la fête et le vin reflétaient ses pas. Il marchait au hasard à la recherche d'un sommeil qu'il ne trouvait pas et qu'il ne trouverait jamais plus. Il marchait sans but dans cette cité inconnue, perdu dans les mots sa grande sœur qui brouillaient chemins et repères, tentant d'éviter cette vérité qui ne devait pas arriver, refusant sa chambre, refusant le dehors, ne voulant que le labyrinthe des ombres et la folie de l'immuable, pour ne pas rencontrer son destin, pour ne pas succomber au futur.

Et il la rencontra, seule, veloutée, velourée, fine, délicate, aux boucles blondes et aux bras blancs, aux yeux de mer et au sourire de perle. Il la rencontra, brillante, brûlante, triomphante de superbe et miroitante de joie. Il la rencontra et en elle il vit ce qu'il allait toujours rechercher, cet amalgame étrange et impossible de tout ce qui constitue l'humain, cet esprit que des yeux ne devraient pas pouvoir exprimer, cette force qu'un corps de devrait jamais pouvoir posséder, cette volonté qu'aucun humain, aucun peuple ne devrait jamais plus pouvoir former, cet équilibre qui n'a rien de réel

 

 

 

et qui se perd dans la musique pour la première fois entendue. Il la vit et il eut froid et chaud, et son visage dessina un sourire tandis que ses yeux lâchaient ses premières véritables larmes. Il se sentit vivant et immédiatement après il sut qu'il venait de mourir, que jamais plus il ne pourrait plus être ce qu'il avait été et que jamais plus il ne serait ce qu'il venait d'être.

 

Au loin un vol d'oiseaux fit bruisser ses ailes laiteuses et trembler l'eau de la rivière proche dans un cri perçant et enveloppant. Un nouveau jour se réveillait sur la Terre. Le rayon primaire s'éleva de sous les cavernes de Gaïa et vint frapper le front superbe de cette souple statue. Elle tourna son visage et sur lui il vit ce qui le rendit aveugle à jamais : il vit celle qui aurait dû être et celle qu'il n'aurait jamais dû voir, celle qui justifiait en lui ce qu'il était et qui éteignait toute réalité. Elle l'avait saisi sans un mot et l'avait enterré sans un geste. Simplement en tournant son regard vers lui, tandis que le ciel cessait d'être immense pour devenir voûte.

 

Il s'approcha. Elle ne bougea pas. Il vint s'appuyer sur le montant de l'alcôve. Elle ne bougea pas. Il regarda au dehors. Elle ne bougea pas. Il pouvait sentir sur sa nuque l'haleine fraîche de sa douceur. Il aurait voulu se tourner, lui faire face, mais il savait. Il savait ce qu'il n'aurait jamais dû savoir. Et même si en lui l'espoir de l'illusion hurlait, même si en lui chacune de ses cellules le suppliaient d'agir, de vivre, il ne bougea pas.

Elle frissonna, mais ce n'était pas le vent. Elle aussi sentait. Elle aussi ressentait. Ses mains sur ses bras elle fit glisser ses doigts jusqu'au support de granit et les laissa là, attendant qu'il s'approche et qu'il lui saisisse, qu'il y glisse les siens et qu'ensemble ils s'enfuient.

 

Les voiles étaient gonflées. L'eau se brisait sur l'éperon avant. Le soleil était haut. Le jour était beau.

Le jeune homme était debout, son visage tourné vers les berges qu'ils venaient de quitter. Elles étaient proches encore et pourtant elles étaient si loin. Ses bras tendus ne pourraient jamais plus saisir ce qu'il y avait laissé et pour cela plus rien ne serait plus jamais pareil. Il était venu tremblant de ce qu'il allait y rencontrer et il repartait tremblant de ce qu'il y avait vu. Il avait pensé que la découverte apaiserait ses émois mais elle en avait exacerbé les contours et les reliefs car maintenant il avait un visage à se rappeler, une odeur à rappeler et une sensation à convoquer à jamais au travers de ses mains et de ses entrailles.

 

Des années après, sur les murs de la ville de son père, le jeune homme revenait encore pour observer la mer et les mirages qu'il ne pouvait s'empêcher de créer. Il demeurait là toute la dernière partie de la nuit, se rappelant les vagues lointaines et les vents sinueux, la chaleur naissante et le cri des oiseaux, et chaque matin il parlait la char d'Apollon en ces mots :

 

« Où es-tu à présent, toi que j'ai aimé dès ma naissance, toi que j'ai aimé avant même de savoir que tu existais ? Où es-tu à présent, toi que je n'ai jamais pu avoir, toi que je n'ai jamais pu comprendre ? Où es-tu à présent, toi dont le sourire est devenu la barrière et l'expression de ma vie, toi que j'ai repoussé par la logique tandis que de tout mon être je te tendais les bras ? As-tu un jour de plus pensé à moi, que ce soit au travers de la quiétude de ta jeunesse ou dans l'impatience des jours froids ? As-tu pensé à moi ? M'as-tu aimé ? M'aimes-tu comme je t'ai aimé et comme je t'aime encore, bien que nos jours ne se soient jamais plus croisés? »

 

Alors sa sœur venait, couverte d'un voile olive et écume, grave et silencieuse, et s'asseyait à ses côtés, elle aussi tournée vers la mer qui n'avait jamais reçu les voiles de ceux qui étaient demeurés leurs alliés. Elle s'approchait et le prenait dans ses bras, prenait sa tête dans ses mains et embrassait son front comme elle avait vu cette femme le faire dans ce futur qui n'avait jamais été, et elle lui murmurait les noms de ceux qui auraient dû mourir et qui vivaient et qui s'aimaient encore grâce à lui. Mais cela n'empêchait pas ses larmes de couler, à lui qui jamais plus ne sentirait sur lui la lumière de l'aurore. 

© 2015 Tristan Bera - Antares Trib. Proudly created with Wix.com

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