Dédale

 

Sur la porte, le métal portait des inscriptions : “ Toi qui sors, toi qui rentres, oublie jusqu’à ton nom.” C’était une sorte d’avertissement, ou une mise en garde peut-être. Pour ouvrir la porte, il fallait se tenir droit, face à elle. À cette seule condition il était possible d’entrer.

 

Sur le pas, de l’autre côté, rien n’avait vraiment changé. On se retrouvait à nouveau, face à une porte, juste devant. La seule différence était que le métal était vierge de mot. On était, à partir de ce moment, seul.

Cette porte ne s’ouvrait pas d’elle-même. Il fallait l’ouvrir de soi-même, comme on entre volontairement, comme on vit. Derrière cette deuxième porte se trouvait une salle, ressemblant à s’y méprendre à ces vastes espaces clos de fenêtres sans reflet dans lesquelles des dizaines de bureaux s’alignent, ceinturés de planches qui montent jusqu’à hauteur d’homme. Il était aisé de parcourir les différents couloirs : Les allées étaient larges, et l’ambiance laissait l’esprit libre. Celui que se trouvait là se sentait comme dans ces tours de services, dans lesquelles des milliers de personnes se trouvaient pour vaquer à leurs devoirs, mais, si vides que l’était cette pièce, plus aussi immense maintenant qu’elle se montrait, exempte d’autres souffle que celui du nouveau-venu, le nouveau-venu se sentait à la fois libre, car seul, mais aussi étrangement différent. Cet espace, qui se laissait voir entièrement et nu, alors qu’il aurait dû être plein, ce lieu si commun, semblait inconnu, étrange, faux. Mais ses yeux lui faisaient accepter ce qu’il voyait. C’est pourquoi, après avoir ressenti ce faible malaise, on ne pouvait que marcher, regarder, divaguer, sans but. Car il n’y avait rien sur quoi se fixer, quoi observer.

 

Par réflexe, on avait l’envie de regarder par-delà les barrières de verre pour voir le sol. Savoir où l’on se trouve, ce qui forme les racines du lieu, dans une pièce où rien ne se distingue, est plus qu’un réflexe : C’est une nécessité. Les premiers pas sont faits, vers un but que l’on ignore, et une fois faits, il ne peuvent être rattrapés. Face à la vitre, les yeux dirigés vers le bas, ou ce qui semble être le bas, rencontraient un rempart de brume blanche qui contrastait avec la perméabilité du voile de verre. 

 

Ce brouillard n’était pas, ou du moins ne semblait pas, diffus. Il semblait former des nappes, une frontière, au-delà de laquelle ce qui existait n’existait pas. Et l’œil, hagard face à cette limite où il ne pouvait pas se fixer, se perdait, semblait trouver un passage, une veine, qui n’était qu’une illusion. Puis, quand le regard, fatigué, s’écarte du sol qui est comme le ciel qu’il retourne dans la salle pour rechercher un nouveau réconfort, il cherche, en vain, la porte qui l’a mené ici.

 

Au lieu de la porte, et du mur qui la recueillait, la salle s’étendait, vide, que l’effroi naissant du nouveau venu ne parvenait pas à remplir entièrement. Il cherche. Ses pas le portent au travers de la pièce, le long des barrières transparentes, jusqu’au centre subjectif, sans que rien ne se laisse attraper. Les cris eux-mêmes disparaissent, happés par cette absence de réalité, les bruits de pas, le bruit du souffle, de son propre souffle. Les pensées, elles-mêmes semblent tomber sur le sol et se dissoudre sur l’instant.

 

Quand, attirés, le regard et le nouveau-venu, par une nouvelle structure, par une porte qui n’était pas là avant, l’un puis l’autre se jettent sur le prochain lieu, un nouveau paysage, plus rien n’existe, tout le reste, les vitres quasi-absentes, les couches blanches et vaporeuses, le sol uniforme et le plafond comme le sol, n’est plus qu’un souvenir qui déjà s’efface. Et quand la porte s’ouvre et se referme, et que de nouveau le plafond uniforme, les parois de verre et le vide et le nouveau-venu se retrouvent, les dernières frontières de l’homme s’effacent et l’esprit s’égare.

 

Avait-on changé de lieu, d’étage, ou tout simplement tourné en rond ? La porte qui venait d’être franchie avait déjà disparue, dévorée par la paroi qui l’avait laissée apparaitre. Derrière, le ciel impalpable, inabordable, était de nouveau là. Derrière le temps passé devenait invisible, mais pas inexistant. Et par son inabsence qui le rendait élément du passé, mais qui n’avait servi qu’à porter le nouveau-venu vers ce lieu identique, sans repère, celui qui avait franchi la porte regardait d’un œil évanoui, perdu, ce qui ne pouvait le satisfaire.

 

Des heures le vagabond parcourt la pièce multiple qui se présente au-delà des portes. Chacune des tentatives de laisser sa marque, de marquer sa présence, se perd, redonnant au décor sa virginité, sa pureté maladive.

 

Et l’homme, l’homme séparé des marques de sa vie, séparé de lui-même comme des autres, commence à se perdre au milieu de lui-même.

 

Peu à peu, l’être s’est effacé. Les multiples tentatives de définir ce nouveau monde ont éteint la conscience de l’être, ne laissant, sur le bord d’une des parois, qu’une masse compacte et apeurée, que son ombre terrifie.

Au milieu de l’espace vide, le nouveau-venu s’est retrouvé tout comme son milieu. Et dans cet état, dans ce début d’acceptation, le vide s’est rempli de la multitude de ce qui n’existe pas. La douleur est apparue, silencieuse, comme un léger souffle de vent. Elle n’était pas visible, mais elle agitait un peu les fantômes des personnes du passé qui avaient été posées là, délibérément, afin de faire de cette pièce un simulacre de vie : Les esprits, sous la tutelle de l’absence, s’agitaient sous les yeux de l’égaré, lui offraient le répit, l’oubli de son propre oubli. Ils s’avançaient, sautaient, les uns vers les autres, défigurant la peinture de lieu jusqu’à la faire une place de ville, où les destins se croisent, parfois s’évitent, puis se rejoignent, où le spectacle des évocations était les pierres, les colonnes, le ciel bleu et l’odeur des corps.

 

Mais, au fil des scènes, l’idée des personnages se métamorphosaient, Imbriqués, les souvenirs en créaient de nouveaux, dans lesquels les images multiples des mêmes êtres se rassemblaient : Des visage sans âge, des corps sans marques, sans limites, des mots qui parfois se lient et parfois forment des disharmonies. Rupture dans les corps, les personnages qui n’étaient que des objets devinrent sauvagerie.

 

Hors de contrôle. L’égaré face à sa cour devient une pitance, un souffle réel pour des fantômes qui s’en éloignent. Contre les vitres les lèvres béantes dégoulinaient de bave ;  dans le sol les voutes des dos calleux, comme des tunneliers dévoreurs, respirent, animent le sol ; les lumières clignotent sous les pupilles d’observateurs rapaces qui jettent leurs serres pour lacérer les chairs de l’égaré.

 

Les crocs, les griffes, les yeux scrutateurs, façonnent les contours de l’être, mâchent la peau, écrabouillent les os pour reformer la charpente de leur architecte. Malaxé, mélangé, la matière forme une nouvelle matière, miroir de la non-présence qui efface l’apparence.

 

Après les cris, le cri s’élève. En lui, il n’y a plus de peur, car la peur ne peut siéger dans le hurlement de la bête. Perdu, il l’était avant, mais une bête ne peut pas se perdre. Nul part oz se trouver, juste à arpenter, tourner, jusqu’à trouver quelque chose, et le dévorer, dévorer sa chair et son identité, pour ne jamais se souvenir qu’il en était une.

© 2015 Tristan Bera - Antares Trib. Proudly created with Wix.com

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