Chromatophilie



Il n’avait jamais aimé le bleu sur les murs. Il aimait le bleu dans le ciel, le bleu dans les yeux, le bleu dans la mer, le bleu sur la carrosserie des voitures, le bleu sur les vêtements, mais pas sur les murs. Ce bleu-là avait quelque chose d’artificiel qu’il ne trouvait pas autre part.


Pourtant il en avait recouvert les murs de sa chambre. Entre toutes les pièces, c’était celle-ci qu’il avait choisie. Il avait suivi les recommandations d’un inconnu qui lui avait assuré que cette couleur était apaisante, relaxante, qu’elle le plongerait chaque soir dans l’atmosphère douce de l’océan et qu’elle lui permettrait chaque matin de se réveiller dans les nuages.


À la place il ouvrait les yeux sur un mensonge et ce sentiment perdurait chaque jour jusqu’au soir et même au-delà. Dans tout ce qu’il faisait il pouvait sentir l’empreinte tenace de la couleur: dans ses interactions avec les autres, dans son implication au travail, dans ses envies qui ne le quittaient plus et qui lui semblaient essentielles jusqu’à ce qu’il les assouvissent et qu’elles ne laissent dans sa bouche ce picotement déplaisant qu’ont les caprices les plus infantiles.


Il n’invita plus personne chez lui. Ses amis s’en étaient étonnés mais face à leurs questionnements il n’avait rien dit d’autre, n’avait apporté aucune autre justification qu’un haussement vague des épaules et quelques monosyllabes qui leur parurent l’expression de son dédain. Aussi cessèrent-ils de vouloir savoir ou de s’inquiéter et ne l’interrogèrent pas plus.


Plus personne ne vint plus dans sa chambre. Non qu’il ait eu l’habitude de varier les partenaires de ses activités nocturnes mais il avait, durant les années précédentes, eu des opportunités diverses dans le domaine qu’il avait parfois déclinées et parfois assouvies. Ce n’avait pas toujours été chez lui non plus. Il avait rapidement compris que la personnalité de l’autre était l’élément déterminant à prendre en considération, et même à l’intérieur de cet élément d’autres variables s’appliquaient. Une personne aventureuse autant que timide pouvait décider de se faire raccompagner, ou bien parce qu’elle n’était pas effarouchée de dévoiler le lieu où elle habitait, ou bien parce que la sécurité d’un lieu sous contrôle permettait de mettre fin au rapprochement à n’importe quel moment. Cela n’était pas dû à la qualité de la personne mais à autre chose de plus subtil, peut-être même de plus animal, qui sait. Lui avait appris à s’adapter, à paraître assez impliqué pour alimenter la conduite de la soirée sans pour autant sembler trop demandant, et en même temps à être suffisamment calme pour ne pas imposer un choix qui aurait pu sembler une tentative de contrôle tout en exprimant son désir d’une conclusion à deux. Mais plus maintenant. Plus aucune situation comme celle-ci ne se présentait à lui. L’impossibilité de ramener chez lui la personne avait fait dérailler la délicate machinerie de son comportement et avait du même coup neutralisé toute envie de se lancer dans pareille arène. Sans cet attrait, il se fit plus rare aux soirées sans jamais donner aucune autre raison que celle-là même qui avait éteint les volontés de compréhension de ses camarades. Alors cela aussi disparut peu à peu de sa vie. Sans réelle envie manifestée de se joindre à eux ses amis arrêtèrent bientôt de se soucier de lui, ne l’invitant ni ne lui proposant plus rien, l’obligeant ainsi à rentrer chez lui et à subir la présence oppressante de ces murs et de leur couleur.


Il aurait pu, afin de se libérer de ce charme pervers, repeindre sa chambre, utiliser une couleur plus adaptée à sa personnalité première et ainsi redevenir celui qu’il avait été mais chacune de ses tentatives avait immanquablement échoué car il sentait qu’en lui le mal s’était enraciné et que, qu’importe la couleur qui serait utilisée pour recouvrir ses murs, leur souvenir d’azur ne fuirait jamais et se superposerait à loisir sur les teintes nouvelles qu’il aurait répandues devant ses yeux.


Aussi, résigné comme sous le coup d’une parole essentielle laissa-t-il la couleur meubler son existence et orchestrer des aspects de plus en plus intimes de son être. Il délaissa peu à peu les vêtements qui n’avaient pas de bleu, et bientôt elle ne subit plus la concurrence d’aucune autre nuance. Pantalons, maillots, chemises, sous-vêtements, vestes, chaussures furent noyés de bleu. Ce fut ensuite le tour de ses meubles qu’il peignit ou qu’il racheta afin qu’ils se marient parfaitement avec cette ambiance qu’il recherchait de plus en plus. Puis il y eut le reste des murs, des sols et des plafonds, les rideaux et les draps, l’extérieur de sa demeure et jusqu’aux fenêtres qu’il fit changer afin que les verres transforment la lumière et que tout baigne dans la clarté bleutée qu’il voulait sur toutes choses.


Mais cela n’était pas encore suffisant car à chaque fois qu’il sortait les nuances qu’il avait chassées de son domicile sautaient du moindre détail de son environnement jusqu’à lui et le mordait de toutes leurs fréquences: les lignes blanches des rues ou des nuages qui zébraient la perfection des surfaces qu’elles corrompaient, les feux honteusement tricolores, les décorations bariolées qui infestaient chaque lieu où il se rendait, de l’insignifiant magasin rose à la salle de réunion horriblement jaune, les voitures rouges ou grises et la nourriture corrompue par le vert pesaient sur ses nerfs et le faisaient grincer des dents.


Bientôt il cessa de se rendre à son travail, prétextant migraines et surmenages que ses collègues ne manquèrent pas de confirmer. Il put alors colorer sa nourriture et échapper à l’horreur d’ingérer le reste du spectre de l’arc-en-ciel.


Mais ce n’était pas assez. Il avait empli son univers de bleu mais sur lui le subterfuge ne parvenait pas à prendre. Sa peau était toujours la même, non-uniformément beige, avec, et cela lui apportait un peu de réconfort, ses veines bleutées qui parvenaient à tempérer son rejet de sa condition. Cependant, cela ne lui suffit rapidement plus. Une nuit il rêva que son épiderme était devenu bleu, et depuis son réveil et dès lors il n’eut plus qu’une obsession, celle de parvenir à cette fin.


C’est sous couvert d’une passion à demie feinte pour le film Avatar qu’il prit contact avec des aficionados et découvrit comment se recouvrir seul de peinture corporelle.


Ce premier jour fut le plus heureux de sa vie.


Mais cela aussi devint bientôt trop peu. Après quelques heures le subterfuge se dissipait en de longues et fines gerçures qui laissaient voir la vérité de son mensonge. Il rechercha des produits plus persistants, des masques qui recouvriraient chaque parcelle de son corps du réveil jusqu’au sommeil mais même cela ne lui suffit pas. Tout cela n’était que temporaire alors que le bleu était la permanence, l’éternité qu’il voulait obtenir.


Durant neuf heures les tatoueurs percèrent son corps sans cesse, injectant en lui l’encre magique qui le complétait. Lorsqu’il ressortit du salon, la douleur qu’il aurait pu ressentir ne pouvait concurrencer la joie qui le submergeait. Il était bleu. Il était le bleu.


Les regards qui se posaient sur lui n’avaient aucun poids. Ils glissaient sur sa nouvelle, son invincible armure au ton d’universel. L’émail blanc de ses dents fut aisément comblé par leur extraction et la pose d’un dentier assorti, et des lentilles permanentes lui permirent de se soustraire à la honte de sa sclérotique.


Tout était parfait et des mois durant tout le fut. Chaque jour était le bleu car il était le bleu.


Jusqu’à ce qu’il se coupe et qu’une goutte de sang, une perle infime et discrète ne germe à son doigt.
Il comprit alors que tout son extérieur n’était rien face au volume qu’il était et qui restait encore à purifier.

© 2015 Tristan Bera - Antares Trib. Proudly created with Wix.com

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