Antiquité

 

“Donne moi un indice!?”

  • Pourquoi? N’est ce pas le principe de la surprise de ne rien savoir de ce qui se trouve au fond de la boîte?

  • Oui, c’est vrai, mais j’aimerai tant savoir ce que c’est!

  • N’insiste pas, je ne te dirais rien.

 

Il plaça sa main le long de son cou, posa un baiser sur sa joue, trop proche des lèvres, ou pas assez, et tourna son regard, pour éteindre son ombre du lieu.

 

Elle caressa les contours de l’objet de bois. Il y avait, sur le dessus, une gueule de lion ouverte, d’où sortait une odeur de souffre, ou de vide; sur les côtés il y avait deux poignées, finement ciselées, marquées d’un sceau inconnu qui brillait dans l’obscurité.

 

Elle regardait. Seule depuis le départ de cet homme sans consistance, elle n’avait pas bougé. Ses doigts se nouaient, respiraient l’essence de bois précieux qui s’évadaient des lames écarlates. Ils cherchaient des aspérités, des imperfections, les nœuds des veines xylophiles qui formaient ce bijou impeccable, sans en trouver. Ils paraissaient frôler  une peinture, un miroir poli par le temps et l’eau du ciel. Parfois, pendant une fraction de lueur, quelque chose semblait courir sur les dorures, mais cela s’évaporait, happé par une source invisible qui redonnait une netteté sans pareille à ce coffret.

 

Elle se leva, déposa l’objet sur sa chaise, fit quelques pas. Elle ressentait comme un appel, un mince filet de conscience qui emprisonnait ses pensées, cherchait à l’attirer au fond d’une salle, pour lui parler, pour la détacher des atteintes de l’extérieur. Elle ne pouvait retirer son regard de cette relique. Elle convoitait chaque parcelle de son précieux, merveilleux écrin qui sonnait creux. Elle se rua sur l’objet de son désir. Quand elle le prit entre ses bras, elle le sentit plus léger, comme débarrassé d’un poids mort. Mais après un court temps, l’oppressante armure sembla réapparaître, elle eut de plus en plus la tentation d’ouvrir le couvercle, de débarrasser le loquet de cette enluminure métallique, pour jeter sur le sol ce poids intense et laborieux.

 

“Tu n’as pas l’intention d’ouvrir cet objet?”

  • Non! Mais je ne peux supporter l’idée de posséder quelque chose dont j’ignore jusqu’à l’aspect. Donne moi un indice!

  • N’insiste pas, je ne te dirais rien.

 

La voix matérialisée s’échappa par l’éclat brisé d’une vitre.

 

“Mais qu’es-tu, qu’as-tu?” jeta-t-elle au silence.

Elle se dressa d’un bond, faisant rouler la caisse sur le sol, et tandis qu’elle marchait pour sortir de la pièce et se libérer de cette obsédante tentative, le petit cube libéra un son.

Aucun mouvement, pas même un souffle de vent dans l’air chargé d’électricité.

 

Elle s’approcha, à pas menus, faisant glisser ses pantoufles de laine, de son trésor inaccessible. Devant sa boîte. Rien ne bougeait, pas même elle. Elle vibrait, encore troublée du choc contre le sol. 

Sa main saisit délicatement le couvercle soumis aux rayons de la lampe murale, elle le porta hors de terre, le blottit contre son sein. Elle prononça quelques mots subtils au creux du coffret, s’excusa de la douleur qu’elle avait provoquée envers elle. Son visage était plongé en elle, aux commissures de sa poitrine elle avait glissé son menton et, avec ses yeux mi-clos, elle était en madone, priant devant son icône de sève.

Le linge de son habit pendait contre ses jambes. Le nœud de corde qui lui enserrait la taille s’était légèrement desserré sous ses mouvements brusques.

Elle ne bougeait pas.

Devenue un reflet, sans écho.

Elle leva la tête, plongea son regard au loin.

 

“Tu veux l’ouvrir?!”

  • Oui, je vais l’ouvrir car je sais ce qu’il contient à présent. J’ai entendu deux pierres, l’une bleue, l’autre jaune, s’entrechoquer au milieu de fleurs de narcisse baignées d’or. Elles se sont fondues en une unique perle aussi délicate qu’un arbre au printemps, et cette naissante beauté a laissé glisser une goutte d’eau, qui, en résonnant contre le sol, a libéré la source d’une joie indicible. Je vais l’ouvrir, car je veux regarder cela avec mes propres yeux.

Tout en prononçant ses mots, elle fit coulisser le loquet le long de l’armature de platine, et souleva le clapet. Elle s’effondra, lâcha le coffre qui se posa en équilibre, l’intérieur ouvert aux regards.

“Ce fut ton choix, te voilà devenue humaine.”

Le corps impalpable s’en alla, laissant la femme sanglotante, et l’objet de bois, d’où rien ne s’échappa.

© 2015 Tristan Bera - Antares Trib. Proudly created with Wix.com

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